Africana Plus

No 28 Janvier 1998.2



Monde

Les gens de ce pays


Le mal bénéficie d'une publicité tapageuse. Ce travers qu'on a de ne voir, et de ne dire que ce qui est mal et malheureux, n'est ni réconfortant, ni juste. Le bien aussi a besoin de publicité. On devrait parfois imiter ce vieux cadran solaire qui marque les heures claires et ignore les autres.

Qu'en est-il des "bonnes gens" de ce pays?
Ce qu'il y a de remarquable chez eux, c'est leur bon sens et la patience qu'ils savent afficher dans les moments de crise. Ils semblent toujours capables d'en supporter davantage. Cela démontre leur capacité d'endurance dans les difficultés de la vie et leur grandeur d'âme. Combien de fois n'entend-on pas cette phrase : "Il y en a des pires que nous...". Des malades alités dans les hôpitaux aux vagabonds sans abri, on retrouve la même sentence généreuse : "Il y en a des pires que nous." On dirait que le malheur des autres les atteind davantage que le leur. Ils ont ce don de percevoir la lumière au bout du tunnel. En fait, nos "bonnes gens" sont des gens d'espérance, envers et contre tout. La dernière catastrophe de pluie verglaçante à Montréal et en Montérégie l'a démontré amplement.

Bien sûr, il y a eu des personnes inquiètes et angoissées. Il y a eu l'inconfort du froid, des déplacements forcés et du manque de nourriture. Cette "nuit privée d'étoiles" a affecté les jeunes et les moins jeunes, et les personnes à risque. Malgré tout, le souci des autres primait sur la précarité des situations individuelles. Et la volonté de solidarité s'est manifestée de façon générale. Ça donne une autre ambiance, disait un jeune bénévole; les gens se parlent plus et s'entraident davantage. Ça me donne le goût d'aider ceux et celles qui ont besoin de moi.

D'autres ont pris conscience de la chance qu'ils ont de posséder une maison chauffée, de la nourriture en abondance, du matériel sophistiqué pour subvenir aux besoins ordinaires de la vie. On est bien au Québec, disait une dame âgée dans une centre d'hébergement. Elle faisait allusion aux autres parties du monde privées de ces commodités.

Même certains journalistes se sont ralliés à la sagesse populaire. Franco Nuovo écrivait : Disons qu'il y a des terres où, quand la noirceur s'abat, elle laisse peu d'espoir. Disons qu'il existe des pays où quand les armées débarquent, ce n'est pas forcément pour prêter main-forte... Disons qu'il y a des horreurs plus horribles et des douleurs plus atroces... car ici, il n'y aura toujours personne pour égorger nos bébés. (Journal de Montréal, le 9-1-98) Ou encore Pierre Foglia : Sans les tempêtes de verglas, comment saurions-nous que nous sommes heureux ? (La Presse, 8-1-98)

En faisant ainsi référence à certains pays du tiers-monde qui vivent continuellement dans l'insécurité, on se rassurait sur la qualité de vie en Amérique du Nord, au Canada, au Québec. Quelle chance on a de pouvoir vivre dans un pays où règne la paix, la liberté d'expression, la stabilité économique et politique et la tolérance. Libérés de l'angoisse des guerres tribales et de la peur du terrorisme à grande échelle, on peut vaquer à ses occupations sans risquer la mort au quotidien :
- on peut déambuler sur la rue sans risquer de sauter sur une mine antipersonnel. Quelle sécurité!
- on peut circuler en voiture sans craindre d'affronter les tirs d'obus dans une embûche mortelle. Quelle tranquillité d'esprit!
- on peut émettre une opinion sans redouter l'emprisonnement d'un camp de concentration. Quelle liberté!
- on peut aller magasiner sans se faire arrêter à tous les coins de rue pour se faire demander sa carte d'identité. Quelle quiétude!
- on peut se payer une petite gâterie ou faire la fête d'un soir sans craindre d'exposer sa petite famille à la famine le lendemain. Quelle aisance!
- on peut prendre ses congés de fin de semaine sans courir le risque de perdre son emploi le lundi suivant. Quelle chance!
- on peut espérer atteindre un certain âge sans avoir peur d'être enterré prématurément à cause du choléra, de la malaria ou du sida.

Oui, de fait, "il y en a des pires que nous". Et heureusement, on sait le reconnaître. On pourrait même comparer nos "bonnes gens" à des gouttes de pluie verglaçante.

Qu'est-ce qu'une goutte de pluie quand elle nous tombe sur la main ? Un peu d'eau qui ne pèse pas plus lourd qu'une plume, et qui ne tarde pas à s'évaporer. Mais des gouttes de verglas qui s'accumulent, des heures durant, et qui se durcissent sous le vent de l'hiver, ça devient des masses de glace qui bloquent les chemins, menacent les maisons, terrassent les pylônes, avant de faire sortir de leur lit les fleuves et les rivières. C'est comme la vie de nos "bonnes gens" : de quoi est-ce fait une vie ? Non pas tellement de grandes actions, toutes marquées par l'héroïsme, Mais de petits actes de tous les jours, insignifiants en apparence, à peine plus gros qu'une goutte de pluie glacée. C'est le sourire qu'on sème ou qu'on refuse, le mot qu'on dit ou qu'on ne dit pas, le geste qui traduit l'amour, l'indifférence ou le mépris. Des petits riens sans importance, auxquels on ne prend pas garde, tout occupé qu'on est à rêver de vastes exploits, Mais des petits riens qui, s'ajoutant les uns aux autres, finissent par devenir notre poids. Ce poids qui nous entraîne vers la mort ou vers la vie.

D'où nous vient cette sagesse ? De nos parents et de nos grands-parents qui avaient appris, à la dure, ce que valaient les mots de solidarité et d'entraide. Ils savaient que si l'amour n'est plus la loi suprême, c'est le corps tout entier qui s'effrite et qui se brise en mille morceaux. Parce que les autres, quand on ne les porte pas dans son coeur, on les a presque toujours sur le dos. C'est un merveilleux héritage qu'ils ont laissé : celui du partage. C'est un héritage qui rapproche les gens et fait du plus pauvre un prince.

Oui, les gens d'ici savent la chance qu'ils ont. Oui, ils sont attentifs à la misère des autres. Oui, ils ont le goût de l'entraide et de la solidarité. Car les images de guerres et d'atrocités, de famine et de nudité, d'isolement et de réfugiés les bouleversent. Ils ont le coeur à la bonne place et ils savent se serrer les coudes quand il en est temps. Ils savent aussi ouvrir leur coeur et leur portefeuille quand on les sollicite. Il y a de quoi être fier de ses concitoyens. Si la nature peut répandre des larmes de glace sur la terre québécoise, elle n'efface pas le sourire des gens de ce pays. Ça donne du soleil à notre humanité parfois tant décriée.
Michel Fortin, M.Afr.


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