Africana Plus

No 31 Juin 1998.5



Québec

Missionnaires de la solidarité


Il me semble que, ces derniers mois, plusieurs catastrophes se sont abattues sur le Québec. Que ce soit le verglas, les inondations, ou les explosions comme celle de l'Accueil Bonneau, le mauvais sort ne semble pas nous laisser de répit. Heureusement, ce genre de calamités n'arrive pas souvent dans notre pays. Il y en a beaucoup plus dans d'autres pays (spécialement ceux du tiers-monde) où les ouragans, les feux de brousse et les sécheresses ne cessent de mener la vie dure aux populations déjà éprouvées par la pauvreté. Mais un démuni restera toujours un démuni, de quelque pays qu'il soit. Et il méritera toujours notre assistance.

Mais comment se fait-il que le sort s'acharne contre nous ces temps-ci ? Dieu nous en veut-il ? Lui aurions-nous déplu par quelque faute inavouée ? Veut-il se venger de notre indifférence ?

Loin de là! D'ailleurs, peu de Québécois et Québécoises de souche chrétienne pensent ainsi. Dieu qui se dit notre Père ne saurait entretenir de la vengeance envers ceux et celles qu'il a créés. Tel n'est pas son plan. Telle n'est pas sa façon d'agir.

Au contraire, Dieu qui est miséricorde et compassion se donne des mains et des pieds pour aller à la rencontre de ceux et celles qui en ont besoin. Il envoie les siens redresser les situations, améliorer la condition des démunis, guérir les blessures, nourrir les affamés, vêtir ceux et celles qui sont nus, visiter les prisonniers, donner un verre d'eau à celui ou celle qui a soif. Et il ajoute : "Ce que vous faites au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous le faites." Voilà donc la façon de Dieu de se manifester. Il le fait par l'intermédiaire de ses bénévoles.

Souvent, ces bénévoles le font simplement et discrètement. En effet, qui peut se vanter de connaître ceux et celles qui se dévouaient à l'Accueil Bonneau ? Pas beaucoup d'entre nous, j'en suis certain. Depuis quelques jours les noms de Sr Nicole Fournier (directrice de l'Accueil Bonneau), Sr Claire Ménard, décédée (qui a aussi vécu sept ans en Afrique), Mme Céline Corriveau, décédée (mère de deux enfants) et Mme Marie-Liliane Forbes, décédée (mère de trois enfants) commencent à s'inscrire dans notre mémoire. Et notre admiration grandit à chaque nouveau geste découvert, à chaque nouvelle parole prononcée.

De toute façon, tel n'était pas le but de ceux et celles qui s'y sont dévoués. On pourrait comparer ces bénévoles aux statues les plus haut perchées sur les tours des vieilles cathédrales : c'est à peine si on les aperçoit. Ceux qui les ont faites n'imaginaient certainement pas qu'un jour viendrait, où le téléobjectif nous permettrait de les voir d'aussi près que les autres. De sorte qu'ils auraient pu se dire : "Plaçons les statues les plus belles en bas, là où tout le monde peut les admirer. Quant aux autres, qu'importe ce qu'elles sont, puisque nul ne les verra jamais." Pourtant, quand on regarde ces statues, on s'aperçoit qu'elles sont toutes d'une même race et d'une même beauté. Et ça, c'est admirable.

La sagesse des bâtisseurs de cathédrales n'inspire pas toujours la nôtre. Trop souvent, nous ne soignons que ce qui se voit; mais pour le reste, qui ne se voit pas, nous sommes tentés de le négliger. Qu'importe, en effet, les pensées qui roulent dans ma tête et les sentiments qui se bousculent dans mon coeur, pourvu qu'un masque les recouvre. Ce qui fait qu'on néglige de nettoyer ce qui est taché, ou de redresser ce qui est tordu.

Il est certain que les nombreux bénévoles de notre société travaillent le plus souvent dans l'ombre. On les découvre peu à peu dans les situations exceptionnelles ou dans les catastrophes comme celle de l'Accueil Bonneau. Alors ils sortent de l'anonymat, étonnés du cirque médiatique que l'on fait autour d'eux, ne sachant trop comment réagir lorsqu'on les traite de héros. Pour eux, les services rendus font partie du pain quotidien. D'ailleurs, ils le disent : "Au contact des démunis, nous recevons beaucoup plus que nous donnons". Et ce n'est pas de la rhétorique. De fait, ils ont conscience de réaliser quelque chose d'important, sans nécessairement pouvoir le nommer, sinon qu'ils grandissent eux-mêmes en humanité en se dévouant. Comme s'ils réalisaient leur vocation d'hommes et de femmes, créés à l'image de Dieu. Le Cardinal Turcotte le disait à la télévision : "Tout être humain mérite notre respect et l'Accueil Bonneau s'est toujours préoccupé de redonner la dignité à chaque démuni en le nourrissant autant d'amour que de pain".

Il existe une mentalité de miséricorde et de charité chez le peuple québécois qui lui est naturelle. Nous venons d'un pays qui a un haut niveau de vie. Mais cela ne nous a pas asséché le coeur pour autant. Souvent, quand on parle du niveau de vie, on parle du niveau de possession : avoir un réfrigérateur, une auto, la télévision, etc. Mais pour une citerne ou un lac, le niveau, cela concerne non pas ce qu'il y a autour mais ce qu'il y a dedans. Et heureusement, pour beaucoup de Québécois, leur niveau de vie est aussi élevé en dedans qu'en dehors. La vie y déferle, abondante, généreuse, riche d'idées, de confiance et de force, puissante et calme à la fois, quelque chose qui ne ressemble pas à un reste d'eau entre des pierres moisies.

À cause de ces grandes qualités de coeur, nous nous portons tout naturellement au secours des plus démunis de notre société. Regardez seulement comment les gens ordinaires se sont précipités dans les décombres de la rue de la Commune, juste après l'explosion. Ils l'ont fait au risque de leur vie, alors qu'il y avait beaucoup de gaz dans l'air et que la possibilité d'une deuxième explosion, selon les dires d'un expert de Gaz Métropolitain, existait vraiment. Pourtant ces personnes ont trouvé cela normal d'aider ceux et celles qui étaient dans le besoin. Ils en ont d'ailleurs retiré une grande satisfaction. "Qui perdra sa vie la sauvera", avait déjà dit Quelqu'un sur une colline de Galilée. Pourquoi ? Parce qu'ils sont pleinement humains avec ces qualités de coeur qu'ils ont reçues de leurs parents.

Ce sont ces qualités qui ont poussé tant de jeunes gens et de jeunes filles à s'engager, dans le passé, dans des vocations religieuses. C'est pour cette raison que de nombreuses vocations missionnaires sont apparues dans notre société québécoise dans les années 50-60. Il est normal que les jeunes, issus d'une société généreuse, veuillent donner leur vie aux autres et partager leurs valeurs et leurs croyances. Nous sommes ainsi faits que nous voulons redonner ce que nous avons reçu. Cela ne nous semble que justice.

Oui, nous nous portons tout naturellement au secours des autres, comme une mère le fait envers ses enfants. Nous aimons la gratuité car nous y reconnaissons les qualités d'une humanité supérieure. Et notre foi chrétienne vient entériner cette grandeur d'âme. Et dire qu'après cela, on se déclare croyant mais non pratiquant. La pratique religieuse n'est pas seulement la célébration dominicale, mais toute une vie d'actions charitables, de luttes pour la justice, d'apports en humanité que nous acquérons à chaque geste d'amour gratuit. Sinon, qu'allons-nous donc célébrer le dimanche, à l'Église ?

Mais alors, le manque de vocations religieuses de ces dernières années aurait-il ébréché ces qualités naturelles ? Qu'en est-il de notre légendaire solidarité avec les pauvres ?
Eh bien! elle s'est développée autrement. Il n'y a pas que les vocations religieuses pour évaluer une société. D'ailleurs, nous avons tous une vocation, quel que soit le milieu où nous travaillons et quel que soit notre état de vie. De plus en plus de gens s'engagent dans leur vocation propre et en sont conscients. Si la vocation religieuse n'est plus à la mode (même si elle sera toujours nécessaire), l'Esprit débordera et en fera fleurir de nouvelles, issues de coeurs généreux. "Quand la route est barrée, disait le Cardinal Turcotte, il faut quitter la route et prendre le sentier." On ne peut pas contenir la semence quand elle est plantée dans une bonne terre. Un jour ou l'autre, celle-ci donnera du cent pour un. Ce qui se passe ces jours-ci à l'Accueil Bonneau n'est que le reflet des coeurs. "Ce n'est pas du dehors que viennent les bonnes ou les mauvaises choses, disait le Christ, mais elles ont leur source dans le coeur de l'homme."

Missionnaires, chacun de nous l'est à sa façon. Que ce soit en Afrique, en Asie ou au Québec, des pauvres il y en aura toujours. Et notre aide ne connaît pas de frontières. Alors, pour le moment, soyons missionnaires chez nous, dans ce Québec qui en a bien besoin. Soyons des missionnaires de solidarité.

Michel Fortin, M.Afr.


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