Africana Plus

No 22 Janvier 1997.2



Missionnaire

Être solidaire


Le père Guy Pinard, canadien, membre de la Société des Missionnaires d'Afrique (Père Blanc), a été tué. Une balle l'a abattu ce dimanche matin, 2 février 1997, dans sa paroisse de Kampanga du diocèse de Ruhengeri, au nord-ouest du Rwanda. Né à Shawinigan (Québec), il était âgé de 61 ans et 10 mois. Au moment de l'assassinat, il célébrait l'eucharistie, mémorial de la mort du Christ : mais c'est aussi sa mort qu'il a offerte. Il était en train de distribuer la communion : mais c'est aussi son corps qu'il a livré. Il se rappelait avec ses paroissiens le martyre de Jésus donnant sa vie pour le salut du monde : mais c'est aussi son sang qu'il a versé. Le disciple n'est pas plus grand que son maître. (Mt 10,24)

Lors de la réunion des responsables des principales religions, à Assise (Italie), plusieurs prières ont été adressées au Seigneur, Maître de l'univers. Certaines d'entre elles faisaient référence aux souffrances injustes que subissent les opprimés de la terre. À preuve, cette prière qui fut dite par les Jaïnistes (adeptes d'une religion hindoue) :
Celui que tu as l'intention de frapper, ce n'est en vérité, nul autre que toi-même. Celui que tu veux opprimer n'est nul autre que toi. Celui que tu projettes de torturer n'est en vérité, nul autre que toi. Celui que tu veux asservir, c'est toi. Et celui que tu as décidé de tuer n'est personne d'autre que toi. Sache que la violence est la racine de toutes les misères dans le monde. Puisse le Seigneur, Maître de l'univers, trouver bon de nous accorder la santé, l'illumination et la paix, cette suprême béatitude.

Les martyrs sont les fleurs de Dieu. Et le père Guy Pinard en est un. Il s'est laissé dépouiller en pleine vie. Abattu, il offre son existence au moissonneur précoce. Comme le bois de santal parfume la hache qui le coupe, ainsi apporte-t-il le salut au tueur qui l'a assassiné.
Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font (Luc 23,34).
Phrase mille fois répétée, au long des siècles, par ces fidèles qui suivent la trace de leur maître Jésus Christ, le premier des martyrs. Absurde et inutile, cette mort violente, pourrions-nous dire. Pourtant elle est pleine de sens.
Le sang des martyrs, disait Tertulien, est une semence de chrétiens.
Cette mort est le symbole de toute vie qui se donne gratuitement. Nous ne pouvons y déceler une once d'égoïsme. Elle est signe de la présence amoureuse de Dieu, d'un Dieu qui s'offre en holocauste pour le salut du monde, d'un Dieu qui se fait pauvre et petit, mendiant notre amour; et cet amour l'a tué.
Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime (Jean 15,13).
Heureux êtes-vous lorsque l'on vous insulte, que l'on vous persécute à cause de moi... Soyez dans la joie car votre récompense est grande dans les cieux! (Mt 5, 11-12).

De quelle race sont donc ces missionnaires ? Partis dans des pays lointains pour annoncer la Bonne Nouvelle d'un Dieu qui aime l'humanité, ils acceptent les hauts et les bas de leur vie de nomade. Parfois, ils se font prendre entre l'arbre et l'écorce. Voulant se faire tout à tous, selon l'expression du grand missionnaire que fut saint Paul, ils doivent servir l'un et l'autre, le bourreau et la victime, selon les besoins. Et cela les place dans des positions souvent intenables. Ils sont alors maudits par chacun des opposants. Ils sont calomniés et traités de fauteurs de trouble. S'ils se décident à dénoncer une injustice flagrante, ils le font en sachant qu'ils se feront accuser de parti-pris. Il en est de même s'ils posent un geste pour défendre celui qui est molesté. Mais en réalité, le seul parti-pris des missionnaires est celui du service envers le plus faible. Oeuvrant pour la paix, ils subissent, eux-aussi, la violence. Tel est le prix de la solidarité.

Ils travaillent dans toutes les conditions; ils se rendent dans tous les coins d'un pays; ils se lancent au secours de tous les miséreux, riches ou pauvres, démunis ou puissants, musulmans ou chrétiens, croyants ou incroyants. Ils ne connaissent pas les frontières et font fi des dangers. Leur vie ne compte pas si ce n'est pour la donner au profit d'un prochain nécessiteux.

Jean-Guy Dubuc, journaliste à La Presse, avait bien décrit leur action, il y a quelques années : On a toujours associé le travail du missionnaire à un travail de conversion, c'est-à-dire à une question de foi. Mais ce travail en est essentiellement un de charité et d'amour. La foi est importante : c'est elle qui motive ces gens aux folles audaces. Mais ils ne l'imposent pas : ils la vivent intérieurement et elle s'exprime dans des gestes de solidarité, d'engagement social et de partage. Les témoins de leurs gestes comprennent, eux. Leur merci se cache dans leur survie.

Héros, direz-vous ? Non pas! Surtout pas! Ils se savent faibles et démunis face aux missions qui leur sont confiées. Mais ils partent tout de même, souvent avec l'angoisse au creux du ventre.
Fanatiques ? Non plus, car jamais au grand jamais ils ne veulent se servir de Dieu pour imposer leurs croyances. La foi se propose, elle ne s'impose pas... Et certainement pas par la force des armes. S'il n'en a pas toujours été ainsi, la mission se veut telle aujourd'hui.
Un peu fous ? Oui, de fait, mais fous de Celui qu'ils ont un jour rencontré dans la foi et qu'ils ont décidé de suivre. Ils n'ont pas pu résister à l'appel de leur Dieu Miséricordieux.
Courageux ? Sûrement! Car le vrai courage n'appartient pas aux téméraires. Il est l'apanage de ceux qui vont au-delà de leur peur.

Ils missionnent des années durant dans leurs pays d'adoption, apprenant langues et coutumes, se faisant Chinois avec les Chinois, Brésiliens avec les Brésiliens, Zaïrois avec les Zaïrois. Ils luttent avec des gens de toutes races et de toutes cultures pour faire advenir un monde meilleur, que ce soit dans le développement matériel ou spirituel, que ce soit dans les causes d'injustice ou de misère.

Et, quand le climat politique devient malsain, quand le personnel de soutien quitte le navire en péril, quand on les implore de rentrer chez eux pour sauver leur vie, ils refusent.
Mépris de la vie ? Témérité ? Inconscience devant le danger ? Oh que non! Au contraire. S'ils décident de rester envers et avec tous, c'est uniquement par SOLIDARITÉ.
Ma vie, nul ne la prend mais c'est moi qui la donne. (Jean 10,15)

De quelle race sont donc ces missionnaires ? De la race des Christ-iens.
Guy Pinard était un Québécois de Shawinigan. Il ne se prenait pas pour un autre. Il s'était fait Rwandais avec les Rwandais. Il a subi le même sort que ses frères et soeurs africains : ces centaines de milliers d'assassinés, victimes d'un génocide. Il avait tellement un grand idéal et il croyait tant en l'amour gratuit.

Le voilà bien récompensé, diront les sarcastiques. Oui, bien récompensé. Car il a semé l'amour autour de lui et, maintenant, dans les bras de son Dieu, il récolte l'Amour.

Qui sème le vent récolte la tempête, dit-on. Oui, mais...
Qui sème la brise récolte le beau temps, disent les chercheurs de Dieu.

À Dieu va! père Guy... Et à bientôt!

Michel Fortin,


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