Africana Plus

No 21 Janvier 1997.1



Canada-Afrique

Respecter la vie


Chaque seconde notre planète voit quatre naissances pour deux décès. Le temps de cette minute de réflexion, et cent vingt fois des yeux se seront fermés pour deux cent quarante fois que d'autres se seront ouverts. La vie, une denrée qui circule; ça s'en va, ça vient, à une vitesse et en quantité affolantes. On se dit que ce n'est peut-être pas très précieux alors. Et le peu que chacun possède lui est enlevé à petite dose chaque minute, chaque jour. Alors, pourquoi faire des histoires ?

Respecter la vie

En Amérique du Nord, au Québec en particulier, on meurt parfois parce qu'on ne sait plus vivre. Quatre élèves d'une polyvalente (Coaticook) se suicident. Pourquoi ? Quel est ce mal de vivre qui pousse à la démission, détourne de l'instinct de survie, pousse à commettre l'irréparable et mène à l'autodestruction ? Où sont donc passées ces valeurs qui permettent le salut ?

Devant une telle menace, le monde se réveille: 250 parents se déplacent, des centaines d'élèves accourent, des intervenants d'écoles s'interrogent, 15 médias tant francophones qu'anglophones se présentent. On veut comprendre. Et dire qu'on ne sait pas quoi faire du spirituel. Au Québec, on meurt par manque de raison de vivre. Dehors l'espoir.

Respecter la vie

En Afrique, on meurt parfois parce que la vie humaine est bafouée et qu'elle semble ne pas avoir beaucoup de poids. Un million de morts ? Et après! Qui s'en soucie vraiment ? Bien sûr, on en parle comme on se rappelle le dernier spectacle; mais on s'en lasse vite. Jusqu'au déferlement du prochain million de réfugiés ou au visionnage de ces milliers de prisonniers, morts-vivants.
Ils sont 85 000 suspects à s'entasser dans les geôles rwandaises en attendant leur jugement pour des crimes reliés au génocide. Depuis plus de deux ans, ils croupissent dans des prisons surpeuplées, sans jugement, sans sentence. Dernièrement, la tenue en quelques heures des deux premiers procès du génocide a convaincu nombre d'exilés rwandais que la majorité des condamnations à mort seraient prononcées sans avocat et sans appel. Ces condamnés essaient de survivre eux, car, ô paradoxe, la vie est si importante en Afrique. Il vaut la peine de s'entasser sur un tas de fumier si c'est pour assister à l'émergence d'une fleur. Au dedans l'espérance.

Respecter la vie

En Amérique du Nord, au Québec en particulier, on se bat pour l'abolition de la peine de mort. Il n'y a pas eu d'exécution capitale au Canada depuis 1966. Les abolitionnistes appuient leurs revendications sur la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (1948), dont l'article 5 stipule: Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou des traitements cruels, inhumains ou dégradants. 184 états sont membres de l'Organisation des Nations Unies (ONU) et adhèrent à cet article.
Mais certains disent : Comment alors répondre à la violence ? Répondre à la violence par la violence, c'est évidemment s'enfermer dans un cercle qu'il serait insuffisant d'appeler vicieux: il est proprement infernal. Répondre à la violence par la démission, l'absence de réaction, le laisser-aller, ce n'est pas une réponse, c'est une trahison. À la violence, seule la force est capable de répondre. La violence, c'est la colère, c'est la haine, c'est l'entreprise mal inspirée, c'est l'injustice en marche, c'est la dévastation en mouvement. La violence est stupide et redoutable comme le plomb d'une balle. La force, par contre, a toutes les dignités de l'esprit et du coeur. La force, elle est dans une pensée juste; la force, elle est dans une volonté droite; la force, elle est dans l'amour qui va jusqu'au don de soi.

Respecter la vie

En Afrique, on se bat pour que la vie ait le dessus sur la mort. Plus que jamais l'Afrique doit travailler à l'élargissement des droits humains. Pour cela, chaque pays de ce grand continent doit se conformer au droit international. Si nombre de ces pays font référence à la Convention contre la torture, vingt d'entre eux seulement sur cinquante-quatre l'ont ratifiée. De même pour le second Protocole facultatif au Pacte visant à abolir la peine de mort : trois seulement sur cinquante-quatre l'ont fait.
Abolir la peine de mort, ce n'est pas faire l'apologie du crime ou de l'impunité. C'est au contraire faire progresser sans contradiction la conscience de chacun et de tous vers la reconnaissance de l'autre comme d'un égal, et même d'un frère, tout en le traduisant en justice , en le condamnant, en le mettant dans l'impossibilité de nuire à autrui. C'est conserver pour lui l'espoir d'une transformation de sa personne, et c'est lui reconnaître pour cela, dans tous les cas, le droit à la dignité et le droit à la vie. (Observatoire international des prisons, Janvier 1977).

Respecter la vie

A-t-on déjà bien regardé les passants quand la température est basse? Chacun, dans la rue, à chaque respiration, émet son petit nuage de vapeur. Alors, plus que d'habitude, quand on croise les gens, on se dit, comme devant une maison qui fait fumer sa cheminée, qu'il y a là une vie. Sous ce chapeau, sous ce manteau, une vie qui brûle son petit combustible, un coeur qui bat, une poitrine qui respire, un sang bien chaud. Et on se dit qu'il y a aussi des pensées, un peu de bonheur ou un peu de chagrin; des secrets, des bons secrets et des mauvais secrets; une place pour l'amour, et c'est quelquefois une place vide; un peu d'espérance; bref, toute une petite vie qui brûle de sa petite flamme invisible. C'est fragile, la flamme de la vie des hommes. Si on la rencontre, on ne doit pas l'éteindre par des gestes hostiles et violents, par la torture ou la mise à mort.

Respecter la vie

Cent vingt morts dans cette minute, deux cent quarante naissances : l'océan de la vie déferle et se retire. Mais la vie peut se retirer. Si on a su respecter l'autre, elle ne se retire jamais que comme la vague qui nous a déjà déposés au rivage de l'Éternité.

Michel Fortin,


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