Africana Plus  

No 90 Juin 2010.3



Population

 Un milliard d'Africains


Le cap vient d’être franchi, selon les Nations Unies. Bombe démographique ou chance pour le développement, la jeunesse du continent est une arme à double tranchant. Même si elle est en baisse, la forte fécondité place l’éducation et le partage des richesses au rang de priorités.

 

Thomas Robert Malthus doit se retourner dans sa tombe. Ce pasteur britannique, inspirateur des politiques natalistes, dont toute l'œuvre est marquée du sceau d'un catastrophisme quasi apocalyptique, verrait, certainement, dans les statistiques et prévisions diffusées le 18 novembre par le très officiel Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap), une confirmation de son pessimisme ontologique. Avec son milliard d'habitants atteint quelque part au cours du premier semestre de 2009, ses 2 milliards prévus en 2050 et ses 4 milliards annoncés pour2100, l'Afrique, continent le plus pauvre de la planète, se dirige, apparemment, droit dans le mur. Si l'on ajoute (histoire d'alimenter un peu plus l'usine à fantasmes) les records planétaires de fécondité et de jeunesse d'une population dont la taille double à chaque génération malgré des taux de mortalité infantile et maternelle élevés à une espérance de vie à la naissance la plus basse au monde (50 ans en Afrique subsaharienne, 68 ans au Maghreb), la forteresse Europe a de quoi nourrir ses peurs, sa paranoïa et son arsenal antimigration pour les décennies à venir.

 

Encore sous-peuplée

Et pourtant, cette Afrique milliardaire reste à la fois sous-peuplée – un peu plus de 30 habitants au kilomètre carré, quatre fois moins qu'en Europe – et mal peuplée, avec sa diagonale du vide qui va du Soudan à la Namibie et ses archipels à trop forte densité des Grands Lacs, des plateaux éthiopiens et de l'Afrique occidentale atlantique. On y trouve, certes, des mégapoles et cinquante-sept villes millionnaires en 2009 – elles étaient vingt-cinq, il y a dix ans, et seulement deux, Le Caire et Johannesburg, en 1960! Aujourd'hui, Douala compte autant d'habitants que Paris; Abidjan, Alger et Luanda deux fois plus. Mais tous les démographes vous le diront: la croissance de la population africaine n'a rien d'exceptionnel et, même si la baisse globale de la fécondité est désormais inscrite dans la durée, il n'est pas prévu qu'elle diminue avant au moins deux générations. Après tout, il y a quatre siècles, avant que la ponction esclavagiste et la stagnation coloniale ne viennent faire leur oeuvre, l'Afrique représentait près de 17 % de la population mondiale, contre moins de 7 % en 1900 et un peu plus de 14 % aujourd'hui. « L’explosion » démographique du continent tant redoutée au Nord n'est donc qu'un simple rattrapage – somme toute moral – des injustices de l'Histoire. La vieille Europe, aussi, a connu ce type de phénomène, à cette différence près que les grandes migrations de décongestion du type de celles qui, au XIXe siècle, virent des millions d'Européens pauvres traverser l'Atlantique pour s'installer en Amérique, sont, aujourd'hui, interdites aux Africains. Jamais, en ces temps de mondialisation, les barricades de la honte qui séparent le Nord du Sud n'auront été aussi étanches.

 

41 % de moins de 15 ans

Pour le continent, le vrai challenge ne réside donc pas tant dans l'absorption du milliard d'habitants que dans l'extrême jeunesse de ce milliard. Aucune autre région de la planète n'a une population aussi jeune : 41 % de la population a moins de 15 ans (43 % au sud du Sahara, 33 % en Afrique du Nord) ! Facteur positif pour l'avenir? À priori, oui. La jeunesse, c'est le goût du risque et d'entreprendre, l'optimisme, la créativité, le ferment social. Bref, ce « bonus démographique » qui a été déterminant dans le décollage de l'Asie du Sud-Est. Mais rien, hélas, n'est aussi simple : cela, pour deux raisons. D'abord, parce que la notion même de jeunesse, en tant que classe d'âge, est souvent brouillée en Afrique. On y travaille tôt, on s'y débrouille tôt, on y fait des bébés tôt, on y passe brutalement de l'enfance à l'âge adulte et on y a très vite, sur le dos, le carcan des obligations communautaires. Le plus souvent, les rêves binaires des jeunes Africains – soit émigrer à l'étranger, soit accéder à la table du banquet afin d'en faire profiter, en premier lieu, sa famille – n'ont donc rien qui fasse d'eux des modèles positifs de réussite au service du développement. L'autre raison, fondamentale, relève de la responsabilité directe des dirigeants du continent, lesquels ont, à quelques exceptions près, failli en ce domaine. Si l’Asie des dragons a pu et su mettre à profit la jeunesse de sa population pour décoller, c'est parce que trois facteurs essentiels étaient réunis ou sur le point de l'être: un système éducatif de qualité, un taux de fécondité en baisse structurelle et un écart d'inégalité dans la distribution des revenus (l'« indice de Gini », bien connu des spécialistes) tolérable, si ce n'est tout à fait acceptable. Or, dans la majorité des pays africains, un seul de ces facteurs – celui de la fécondité – est pour l'instant plus ou moins maîtrisé, alors que le niveau scolaire est aussi bas qu'est élevé celui des inégalités sociales. S'ils veulent éviter que leur continent continue d'être une machine à fabriquer des générations perdues, ceux qui en ont la charge seraient donc bien inspirés de passer enfin des discours aux actes...

François Soudan

 

Baby-Boom, mode d'emploi

 

Du Maroc à l'Afrique du Sud, de la Côte d'Ivoire au Kenya, la situation sur le continent est contrastée. Jeunesse pour les uns, baisse de la natalité pour d'autres...

 

1- Quel est le pays le plus peuplé?

Plus gros ne veut pas toujours dire plus grand. Avec 154,7 millions d'habitants, le Nigeria est le pays le. plus peuplé du continent. Il devance de beaucoup l'Égypte (83 millions) et l'Éthiopie (82,8 millions), les numéros deux et trois africains. Pourtant, avec 923 000 km2, le Nigeria est loin d'être le plus grand pays: le Soudan, l'Algérie, la RD Congo, l'Angola sont plus vastes. La superficie n'explique donc pas le record nigérian. La natalité, peut-être: avec 5,17 enfants par femme, le pays est parmi les dix plus féconds d'Afrique. La pauvreté, aussi: leur État a beau être le premier producteur africain de pétrole, plus de 90 % des Nigérians vivent avec moins de 2 dollars par jour. Faire de grandes fratries, c'est multiplier le nombre de bras pour nourrir la famille. Mais c'est, aussi, entrer dans un cercle vicieux. En 2050, les Nigérians seront 289 millions à se partager les ressources nationales. Sur fond de tensions communautaires et à défaut d'un réel développement économique et social, la bombe démographique menace d'exploser au Nigeria. Lagos, mégapole tentaculaire à l'urbanisation totalement anarchique, incarne à elle seule tous les excès avec ses 10,6 millions d'habitants.

2- Où fait-on le plus d'enfants?

Avec 7,07 enfants par femme, le Niger détient le record mondial de la fécondité. Autre « performance » pour le pays: sa croissance démographique ces prochaines années. Au nombre de 15,3 millions, aujourd'hui, les Nigériens devraient être 58,2 millions en 2050. En quarante ans, la population aura été multipliée par 3,8! Aucun État en Afrique ne réalisera un tel bond. Après les Nigériens, les Ougandais arriveront loin derrière: avec un taux de fécondité actuel de 6,25 enfants par femme, ils ne seront « que » 2,8 fois plus nombreux en 2050 (32,7 millions, aujourd'hui). Cette surnatalité au Niger, notamment dans la région de Zinder (Sud), a été l'un des facteurs aggravant la crise alimentaire de 2005. Explosion des naissances ne rime, cependant, pas toujours avec explosion de la population. Exemple : la Somalie. Avec 6,35 enfants par femme, elle détient la médaille d'argent africaine du taux de fécondité, mais pas celle du taux de croissance démographique: ces cinq dernières années, la population n'a crû que de 2,3 % par an (record africain de 4,1 %, détenu par le Liberia). Explications : dans une Somalie privée d'État depuis 1991, on naît, mais on meurt beaucoup et jeune. L'espérance de vie s'élève à 50 ans. Deux tiers des accouchements se déroulent sans infirmière.

 

3- Où en fait-on le moins?

L’émergence d'une classe moyenne désireuse d'assurer l'avenir de sa progéniture, des femmes affranchies du joug traditionnel et n'hésitant pas à recourir à la contraception, un accès à la santé en nette amélioration... tout était réuni pour que la Tunisie vive sa transition démographique. Avec 1,84 enfant par femme et une croissance de sa population de 1 % entre 2005 et 2010, elle se situe à peine au-dessus de la moyenne (les pays riches), qui est respectivement de 1,64 enfant par femme et de 0,3 % en ce qui concerne la croissance démographique. Une situation qui a son revers. La Tunisie est un pays qui vieillit à l'occidentale. Pour l'instant, cela ne constitue pas un frein au développement économique mais, à terme, la pression des inactifs âgés sur les actifs s'exercera et engendrera un coût pour la nation avec, à la clé, le financement des retraites. Un problème de riches!

 

4- Quelle est la nation la plus jeune?

C'est un chiffre incroyable: 49 % des Ougandais ont aujourd'hui moins de 15 ans! Avec plus de 32 millions d'habitants, le pays, dirigé depuis 1986 par Yoweri Museveni, est ainsi le plus jeune du monde, avec le Niger. Sa croissance démographique d'environ 3 % et son indice de fécondité dépassant les 6 enfants par femme pourraient le conduire à plus de 90 millions d'habitants en 2050, sur un territoire de 241000 km2. Comment expliquer cette situation? Après les dictatures de Milton Obote et d'Idi Amin Dada, ce n'est qu'à la fin des années 1980 que le pays a retrouvé la stabilité et la croissance. À la même époque, le sida provoquait un excès de mortalité dans la population en âge d'avoir des enfants. Depuis, les conditions de vie se sont améliorées et le taux de prévalence du sida a considérablement. diminué. Reste qu'aujourd'hui l'utilisation de contraceptifs par les femmes mariées est limitée: 24 % d'entre elles y ont recours contre 45 % au Kenya. Le taux de natalité est de 47 pour mille quand celui de mortalité est de 13 pour mille. L'espérance de vie, quant à elle, dépasse à peine les 50 ans. Si la population est jeune, c'est donc en raison du grand nombre de naissances, d'une population d'âge intermédiaire décimée, entre autres, par les ravages du sida et d'une espérance de vie encore faible.

 

5- Comment le Rwanda peut-il désamorcer sa « bombe démographique»?

Avec ses dix millions d'habitants pour 12 500 km2, sa myriade de micro-exploitations vivrières qui se subdivisent à chaque génération et son taux d'accroissement de la population (le 2,7 % par an en moyenne), le pays des Mille Collines détient le record africain de la densité: 375 habitants au km2, - l’équivalent de celle des Pays-Bas, pour un PIB quatre cents fois inférieur. Une pression démographique « nettement excessive », selon le président Kagamé lui-même, qui juge sa régulation « excessivement délicate » à cause des « susceptibilités culturelles, spirituelles et communautaires » des Rwandais. Même si la baisse régulière de l'indice de fécondité (de 6 à 5 enfants par femme en dix ans) démontre que la politique de planning familial commence à produire quelques résultats, les projections demeurent inquiétantes: 22 millions d'habitants en 2050 selon le Fnuap, soit une densité de plus de 700 habitants au km2 et une moyenne de 10 Rwandais par hectare de terre cultivée! Tout en préconisant un « travail pédagogique quotidien » en faveur de la limitation des naissances, Paul Kagamé a donc tenté un pari audacieux, mais vital: transformer le handicap démographique en atout pour le développement et la pression géographique en pression créatrice. À l'instar des hauts plateaux bamilékés ou kényans, les collines rwandaises sont devenues des lieux d'intensification et d'innovation agricole. Et le Rwanda, en investissant dans l'éducation de masse, rêve d’être en ruche technologique et en centre de services pour toute l'Afrique de l'Est. Sans doute est-ce là le seul moyen de briser la fatalité du mal qui, jusqu'ici, a toujours relié le phénomène de surpopulation au poison des tensions intercommunautaires.

 

6- La contraception est-elle la solution?

Elle fait partie des moyens qui permettent de réduire les naissances, donc, la croissance démographique. S'il est vrai que la majorité des États africains a adopté des textes sur les droits humains donnant le pouvoir aux femmes de décider librement du nombre d'enfants dans le foyer, s'il est vrai que la contraception est officiellement admise dans la plupart des politiques publiques mises en oeuvre, sur le terrain, les contraintes et les facteurs d'inertie sont réels: conservatisme, patriarcat, polygamie... « Le problème réside dans l'offre et donc l'accès à la contraception. Les responsables des programmes de planning familial n'étant pas toujours convaincus, cela marche moins bien », explique le démographe Gilles, Pison, directeur de recherche à l'Institut national d'études démographiques (Ined) de Paris. De plus, la lutte contre le sida, au cours des vingt dernières années, a beaucoup plus suscité l'attention des gouvernements que la planification des naissances. Ce qui, de l'avis de plusieurs spécialistes, doit être corrigé rapidement.

 

7- La polygamie explique-t-elle la surnatalité?

Il n'existe pas de statistiques précises sur l'ampleur de la polygamie. Néanmoins, sur dix mariages coutumiers, religieux ou civils, on estime à six ou sept le nombre d'unions polygames au sud du Sahara. La polygamie, même si elle est plus visible dans les pays à majorité musulmane, notamment en Afrique de l'Ouest, est très largement pratiquée. Si aucun lien direct n'est établi avec l'appauvrissement des populations, on considère, toutefois, que l'augmentation des charge de l'époux – ayant plusieurs femmes et de nombreux enfants – peut constituer un obstacle à l'éducation de la fratrie et donc, à terme, au développement économique. « C'est vrai que la polygamie s'est maintenue plus qu'on ne l'imaginait. Mais, là aussi, les choses évoluent. Dès lors que les filles vont à l'école et suivent des études, elles sont moins enclines à accepter ce genre de mariage. Et même en cas de polygamie, elles maîtriseront mieux leur fécondité », fait, toutefois, remarquer Gilles Pison.

 

8- La religion joue-t-elle un rôle?

Oui et non. « Les religions présentes en Afrique sont, pour la plupart, natalistes », explique Philippe Hugon, directeur de recherche à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris, Paris) et auteur de Géopolitique de l’Afrique (Armand Colin, 2006). « L'Église catholique, explique-t-il, a toujours été conservatrice vis-à-vis de la contraception et du préservatif, même si les évêques du continent n'ont pas forcément la même position. L'islam et les courants évangélistes sont aussi dans cette optique nataliste. » Les religions animistes encouragent également un fort taux de fécondité, rappelle-t-il. Seule, l'Église protestante favorise le contrôle des naissances à ceci près que les Églises évangéliques, en forte progression sur le continent, développent des thèses rétrogrades sur la question. Toutefois, ce serait une erreur de surévaluer l'impact du dogme religieux sur la courbe des naissances. La religion fait partie d'un ensemble de facteurs parmi lesquels certains sont plus influents, comme le niveau d'instruction, la scolarisation des filles, la mortalité infantile...

 

9- Faut-il suivre les exemples Chinois et Indien?

Non. D'abord pour des raisons éthiques: la politique de l'enfant unique, imposée à la fin des années 1970 par les autorités chinoises aux Hans, l'ethnie majoritaire (90 % de la population), a abouti à de nombreuses dérives – déséquilibre entre les sexes, trafic de femmes, avortements en masse, stérilisations forcées... Mais les démographes ont d'autres arguments. La diminution rapide de la taille des familles en Chine n'est pas seulement due à la politique de l'enfant unique. On a observé la même évolution dans certains pays voisins qui n'avaient pas adopté de politique répressive, comme la Thaïlande et Taiwan. D'ailleurs, la fécondité chinoise avait fortement chuté avant même la politique de l'enfant unique : elle était passée entre 1970 et 1978 de 5,75 à 2,75 enfants par femme. « Les décisions politiques n'ont une influence que si elles accompagnent l'évolution de la société », estime Gilles Pison. L'Inde, qui a imposé sans succès une politique répressive dans les années 1960, l'a appris à ses dépens.

 

10- Quels seront les 5 pays africains les plus peuplés en 2050?

Les mêmes qu'en 2009, à une exception près. Le Nigeria sera encore largement en tête avec 289,1 millions d'habitants. L’Éthiopie, aujourd'hui troisième et qui connaît un fort taux de croissance (+2,6 % entre 2005 et 2010), devrait arriver en deuxième position, avec 173,8 millions de personnes. Si les estimations se confirment, elle devancera la République démocratique du Congo (147,5 millions), l'Égypte (129,5 millions) et la Tanzanie (109,5). L'Afrique du Sud, cinquième aujourd'hui, dégringolerait en dixième position. Son taux de croissance n'étant, entre 2005 et 2010, que. de 1 %, sa population devrait passer à « seulement » 56,8 millions d'habitants. La transition démographique est en cours dans le pays de Nelson Mandela. D'ici à 2050, l'Ouganda (91,3 millions), le Kenya (85,4), le Soudan (75,9) et le Niger (58,2) devraient être devant la nation Arc-en-Ciel.

 

Rémi Carayol, Marianne Meunier,

Nicolas Michel, Philippe Perdrix,

François Soudan et Cécile Sow

(Jeune Afrique, No 2550, 28 novembre 2009)

 


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