Africana Plus

No 15 May 1996.2



ONU

La dette


Qui paie ses dettes s'enrichit.

Ce proverbe, autrefois valable dans la majorité de nos pays riches, trouve de moins en moins d'adeptes dans l'hémisphère nord. La dette, cette bête qu'on a nourrie dans son sein, est en train de tuer le monde à petit feu. Elle dévore le futur des enfants et déjà, si on n'y prend garde, le présent des familles.

Qui paie ses dettes s'enrichit?

C'est comme ces cartes de crédit dont on abuse, au début, par manque d'expérience. Elles ont pour noms Master Card, Visa ou American Express. Elles font miroiter tous les avantages qu'on a de les posséder. Avec elles, on peut s'acheter n'importe quoi. Les rêves sont à portée de tous et chacun. Sauf que les rêves coûtent cher quand un imprévu se présente, quand la réalité rattrape l'imprudent consommateur. Celui-ci n'arrive plus à rencontrer ses paiements, à payer ses dettes. Alors la bête montre sa véritable nature: à 18,90% de taux d'intérêt, elle devient vite un monstre.

Qui paie ses dettes s'appauvrit.

Du moins dans les pays pauvres de l'hémisphère sud. La carte de crédit du tiers-monde s'appelle l'Aide au développement. Elle se nomme Bretton Woods, Club de Paris(les gouvernements) ou Club de Londres(les banquiers). Elle font miroiter un développement rapide et une entrée privilégiée dans le cercle des pays riches ou dans celui des pays industrialisés. Elle ne procure en fait que dépendance et fait entrer ses adeptes dans une spirale de l'endettement.

Qui paie ses dettes s'appauvrit.

L'aide au développement a son origine en 1944 aux USA. Sa formule mo-derne a été développée lors des Accords de Bretton Woods et a été entérinée par nombre de pays occidentaux. Ceux-ci voulaient soutenir les pays économiquement faibles aux prises avec les relents d'une histoire coloniale. De ces accords sont nés la Banque internationale pour la reconstruction et de développement(BIRD) ou Banque Mondiale(BM) et le Fonds monétaire international(FMI).

En 1948, le président Truman signa le Plan Marshall institutionnalisant un nouveau concept d'aide qui comportait une sorte de crédit préférentiel où l'aidant trouvait généralement plus de profit que l'aidé lui-même. Cette loi, créée à l'origine pour secourir une Europe dévastée par la guerre, s'étendit comme principe à tous les pays du tiers-monde. L'objectif visé : engager les pays pauvres dans la course au développement par l'aide extérieure, c'est-à-dire par un transfert généreux de capitaux et de technologie, qui avait pour effet, entre autres, de trouver des débouchés pour les produits de consommation des sociétés développées. Ce transfert de capitaux produisit des dettes qui finirent par étouffer ces pays qu'ils semblaient vouloir aider.

Qui paie ses dettes s'appauvrit.

La dette du tiers-monde est passée de 9 milliards de dollars US en 1955 à 500 milliards en 1980, puis à 1500 milliards en 1995. On parle ici bien sûr de l'ensemble de la dette qui comprend l'aide multilatérale, bilatérale, liée, et les apports privés. Les pays du tiers-monde remboursent annuellement, à titre du service de la dette - le capital et les intérêts - environ 200 milliards de dollars. Ils financent donc le surdéveloppement des pays développés. Les pauvres font vivre les riches. La spirale de la dette est enclenchée. Elle représentait 27% du Produit national brut(PNB) des pays du tiers-monde en 1980 ; elle atteint près de 50% en 1995.
Pour l'Afrique subsaharienne, elle grimpe à plus de 100%. Pour certains pays comme l'Égypte ou Madagascar, elle équivaut à 130% de leur PNB. Le championnat revient au Mozambique avec plus de 400%.

Qui paie ses dettes s'appauvrit.

Parmi les dettes des pays pauvres, il y en a une qui fait plus de tort que les autres : c'est la dette multilatérale. En fait, cette dette ne concerne qu'eux car les pays riches n'ont pas droit à l'aide multilatérale. C'est la dette que les pays du tiers-monde doivent à la BM, ou au FMI, deux institutions subventionnées par les contribuables des pays riches et industrialisés. Le Canada y verse approximativement 425 millions de dollars par an.
La dette multilatérale totale des pays du tiers-monde qui était de 60 milliards de dollars en 1980 est passée à 313 milliards en 1994. Le problème est particulièrement aigu en Afrique subsaharienne où la dette est supérieure à 200 milliards en 1994. Pourtant, entre 1983 et 1994, cette région du globe a remboursé près de 150 milliards au FMI et à la BM. C'est 15 milliards de plus que l'argent reçu à titre de nouveaux prêts.

Vraiment, qui paie ses dettes s'appauvrit.

Et, contrairement aux aides bilatérales, liées ou privées, les prêteurs de l'aide multilatérale ne réduisent ni n'annulent ces créances accordées aux pays pauvres car, selon eux, cela présenterait un danger moral. Cela inciterait, disent-ils, certains gouvernements à emprunter à l'avenir au-delà de leurs capacités et certains autres à ne pas rembourser du tout. Cette dette est donc devenue pour ainsi dire éternelle. N'étant pas rééchelonnable comme la dette bilatérale, elle doit être payée rubis sur l'ongle, sinon les pays débiteurs se trouveraient alors au ban de la communauté financière internationale. Les conséquences seraient fâcheuses, car ils n'auraient plus accès au financement commercial, à l'investissement étranger et à la garantie des crédits à l'exportation.

Qui paie ses dettes s'appauvrit.

Pour payer leur dette, les pays du tiers-monde doivent faire de nouveaux emprunts à des conditions très strictes. Ils doivent obtempérer aux exigences du FMI. Ces exigences ont pour nom le Programme d'ajustement structurel(PAS). Ce vaste programme de réformes économiques (comprenant la stabilisation monétaire et budgétaire et la réforme des structures) se fait souvent au détriment de l'agriculture vivrière, des programmes sociaux (éducation et santé), de la réduction des prix sur les matières premières ou de la vente des ressources naturelles.
En Ouganda, par exemple, pour chaque dollar dépensé au chapitre des soins de santé, le pays verse 12 dollars pour le service de la dette.
En Zambie, le gouvernement a dépensé 30 fois plus pour rembourser la dette que pour instruire ses enfants. Ce qui faisait dire à Julius Nyerere, ancien président de la Tanzanie : Devons-nous affamer nos enfants pour payer nos dettes? Si tel est le cas, il faudrait alors parler d'une dette immorale.

Qui paie ses dettes s'appauvrit.

La dette des pays du tiers-monde est devenue le plus important obstacle à leur développement. Sa remise est la première condition du rétablissement et de la croissance économique.
Aucun investisseur sérieux n'oserait penser à l'Afrique actuellement. Il y a trop de risques. Quand on pense que 25% de l'aide mondiale va maintenant au paiement de la dette et que cette aide a baissé de façon dramatique. Les pays occidentaux ont réduit d'environ 15% leurs subventions. Le Canada prévoit réduire de 21% son aide publique(APD) qui ne constituera plus que 0,25% du PNB, le plus bas niveau depuis 30 ans.

Qui paie ses dettes s'appauvrit.

Pardonnez-nous nos dettes, demandaient les évêques d'Afrique dans une lettre ouverte adressée à leurs frères évêques d'Europe et d'Amérique en avril 1994.

La question de la dette des pays pauvres envers les pays riches est l'objet d'une grande préoccupation pour l'Église, disait Jean Paul II, lors de son dernier voyage en Afrique, l'an passé. Je lance un appel pressant au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale, ainsi qu'à tous les créanciers pour qu'ils allègent les dettes écrasantes des pays africains.

La réduction ou l'effacement de la dette multilatérale pourrait se faire en puisant dans les propres ressources du FMI et de la BM, c'est-à-dire par la vente de ses réserves d'or qui se chiffrent à 67 milliards de dollars. Bien sûr, l'allègement de la dette ne pourra se faire sans certaines conditions pour qu'il n'y ait pas d'abus de la part des pays emprunteurs. L'entente conjointe entre les institutions multilatérales, le donateur et le récipiendaire tiendrait compte de l'instauration de la démocratie, l'autodétermination des peuples autochtones et leur intégrité territoriale, l'augmentation des dépenses sociales (éducation et santé) et la réduction des dépenses militaires, le respect des droits humains, etc.
Enfin pour l'admissibilité à l'allègement de la dette, on devrait inclure un rapport entre les sommes consacrées au service de la dette et celles consacrées aux besoins sociaux. Et, aussi, on devrait souscrire à un degré de coresponsabilité vis-à-vis des prêts détournés et ceux qui ont été consentis pour des projets qui ont échoué. Qui paie ses dettes s'appauvrit. Selon la Coalition inter-Églises pour l'Afrique, l'allègement de la dette multilatérale n'est plus une question de faisabilité, mais une question éminemment morale, une question de volonté politique. Maintenir le statu quo afin que les pays pauvres paient leurs dettes pendant que leurs populations sont affamées constitue l'un des plus graves scandales de notre époque.

Michel Fortin


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