Africana Plus

No 14 Janvier 1996.1



ONU

L'élimination de la pauvreté


Dix ans pour éliminer la pauvreté!

L'assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies (ONU) invite les gouvernements et la communauté internationale à poursuivre activement l'objectif proposé dans le cadre de l'Année internationale pour l'élimination de la pauvreté (1996). En outre, elle proclame ouverte la première décennie des Nations Unies pour l'élimination de la pauvreté (1997-2006).

Suite au sommet de Copenhague en mars 1995 sur la pauvreté mondiale, l'assemblée recommande aux pays donateurs d'accorder un rang de priorité plus élevé à l'élimination de la pauvreté dans leurs programmes et budgets d'assistance bilatérale ou multilatérale.

Le 18 décembre dernier, en lançant l'Année internationale de l'élimination de la pauvreté, le secrétaire général, M. Boutros Boutros-Ghali, affirmait : Les faits sur la pauvreté sont connus mais ignorés de la majorité. Plus de 1,3 milliard de personnes luttent pour survivre avec moins d'un dollar par jour. Il y a quelques années, il y en avait 300 millions de moins. En 1990, les revenus des 20% les plus riches de la planète étaient 60 fois plus grands que ceux des 20% les plus pauvres. Ils n'étaient que 30 fois supérieurs en 1960. Ces faits, le secrétaire général les tire d'une étude réalisée par J. M Vigil et P. Casaldaliga. Cette recherche avait été commandée par le Programme des Nations Unies pour le développement en 1994.

Pourquoi ce 1,3 milliard de personnes vit-il dans un tel état d'extrême pauvreté? Il est impossible de comprendre cette réalité, qui est généralement l'apanage des gens du Sud, surtout, sans préciser les principaux acteurs de l'économie et de la politique mondiale. Bien sûr, chacun des gens du Nord profite, en général, des bénéfices de l'exploitation éhontée des gens du Sud. Ils sont complices en travaillant, en consommant, en épargnant et en votant au gré du système.

Mais il y a surtout ces 200 multinationales responsables de 30% de la production du Nord, et ces quelques dizaines qui contrôlent 80% des flux commerciaux mondiaux. Évidemment, elles n'agissent pas seules : elles ont la collaboration des élites du Sud, des gouvernements et des agences internationales comme la Banque Mondiale et le FMI. Schématiquement, on peut dire qu'il y a trois voies au travers desquelles les multinationales s'enrichissent aux dépens des gens du Sud : le contrôle commercial, l'exploitation du travail, et la dette. Plusieurs économistes suggèrent une seule façon d'envisager le problème : comprendre que le monde est un village global ayant un destin commun. C'est du moins ce qui est ressorti du sommet sur la pauvreté de Copenhague.

Et si le monde était un village? Si le monde était un village de mille habitants, il y aurait en ce village 564 Asiatiques, 210 Européens, 86 Africains, 80 Sud-Américains et 60 Nord-Américains. En nombre, la population favoriserait nettement le tiers monde : 730 contre 270 seulement pour l'Occident. D'où la conclusion : il y a surpopulation dans le tiers monde, et la cause principale des décès est attribuables à la faim.

Il y a vraiment surpopulation dans certaines régions du monde, soit en Asie (l'Inde et la Chine notamment) ou en Afrique subsaharienne. C'est tellement évident quand une bonne part de ces populations se massent dans les centres urbains. L'urbanisation à outrance entraîne plus que son lot de souffrances physiques et morales, sans compter la perte de la culture d'origine. Et la barrière entre riches et pauvres s'élève de façon dramatique.

Pourtant, rien de plus trompeur que cette notion de surpopulation. Il suffit, pour s'en rendre compte, de comparer une population donnée et le territoire dont elle dispose. Les paramètres sont frappants : l'Occident est plus densément peuplé que le tiers monde, et pourtant, il vit dans l'abondance. La surpopulation est un effet d'illusion masquant les vraies données du problème qui sont économiques et sociales. On serait porté à réprimander les habitants du tiers monde : Qu'ils fassent moins d'enfants, que les femmes prennent la pilule! Ça n'a pas de bon sens d'être aussi irresponsables face à leur progéniture. S'ils étaient moins nombreux, ils pourraient nourrir leurs enfants.

Mais ce n'est pas parce qu'on est moins nombreux qu'on mange nécessairement plus. Si l'abondance existe dans une Europe surpeuplée, la pauvreté sévit dans une Afrique par endroit sous-peuplée. Le déséquilibre constaté entre une population et les ressources disponibles provient plutôt du type de production privilégié et de la distribution des richesses à l'intérieur de cette société. Trop souvent, ce sont les pauvres des pays riches qui donnent aux riches des pays pauvres.

Toujours dans le village de mille habitants, 60 personnes disposeraient de la moitié des revenus. Il y en aurait 500 qui souffriraient de la faim, 600 qui habiteraient dans des bidonvilles et 700 qui seraient analphabètes.

On n'a qu'à penser à la fortune du président zaïrois : entre 5 et 6 milliards de dollars US. Avec une telle somme, il pourrait effacer presque entièrement la dette extérieure de son pays évaluée à 7 milliards. Mais il préfère rembourser le FMI à raison de 2,8 millions par mois en refusant d'indexer le salaire de ses fonctionnaires (depuis juillet 1994), en bloquant leurs honoraires pendant des mois, ou en ne les payant tout simplement pas.

Inégalité de la répartition des richesses, bien sûr, mais aussi dépendance économique des pauvres par rapport aux riches. Cette fameuse dette du Sud s'élève à 1500 milliards de dollars. Il dépose chaque mois dans les caisses du Nord 12,5 milliards de dollars. Même la très pauvre Afrique subsaharienne verse au Nord chaque mois une obole d'un milliard de dollars. Julius Nyerere, ancien président de la Tanzanie, demandait avec rage : Devons-nous affamer nos enfants pour payer nos dettes? On est arrivé au fait absurde que le Sud pauvre finance le Nord riche.

Les ouvriers du tiers monde, par exemple, produisent fréquemment des denrées alimentaires pour les pays industriels alors qu'eux-mêmes sont sous-alimentés. Ils ont délaissé les cultures vivrières pour favoriser des monocultures imposées par l'Occident (coton, café, arachides, sisal, etc.)

L'intervention des pays occidentaux chez les pays du tiers monde n'a pas réalisé ce à quoi elle prétendait remédier : le sous-développement. Pauvreté, famines, épidémies font désormais partie de la vie quotidienne dans de nombreux pays. Certains experts se demandent même si ce n'est pas tant mieux si l'aide au développement recule. Ils font apparaître, chiffres à l'appui, que s'il existe un lien entre l'aide et la croissance, il est l'inverse de celui attendu : plus l'aide s'accroît, moins la croissance est au rendez-vous. Pourquoi? Parce qu'elle maintient les populations dans une attitude de mendicité, les empêchant ainsi de se prendre en main. Car il ne suffit pas de posséder des fonds pour décider de les investir et non pas de les utiliser. L'argent qu'on n'a pas, au moins en partie, gagné soi-même par son travail ou son ingéniosité est rarement bien investi.

Un pays qui n'a pas décidé de compter avant tout sur lui-même, quitte à demander des sacrifices à une génération pour mieux éduquer les suivantes et former des entrepreneurs (voilà où la vraie aide devrait insister), n'a donc guère de chances de rentrer dans le cercle vertueux du développement. Un assisté, de fait, est rarement un artisan du développement. Pour paraphraser une ancienne formule : On ne prépare pas l'avenir en recevant du poisson gratuitement, mais d'abord en apprenant à pêcher puis en mettant son savoir-faire en pratique. La véritable aide est donc celle qui, par ses effets, pourra financer sa propre disparition en aidant les assistés à se prendre en charge eux-mêmes.

Il faut donc donner une priorité aux projets à taille humaine, tenant compte des vrais besoins des populations locales. Autrefois, malgré des techniques primitives, très peu de personnes souffraient de sous-alimentation chronique. Les organismes de développement sont de plus en plus conscients que les multinationales siphonnent les richesses des pays pauvres. C'est pourquoi, aujourd'hui, les projets de ces organismes ne sont réalisés qu'à la suite de consultations et de sondages faits auprès des populations concernées pour bien identifier leurs besoins réels.

Si le monde était un village, sa grande population pourrait être perçue comme une richesse, et l'aide, centrée sur la personne, comme une ressource. Il n'en dépendrait que du bon vouloir des humains.

Les pauvres vont toujours espérer que les mieux nantis soient plus solidaires. Aujourd'hui, ceux qui devraient attirer davantage l'attention sont ceux qui vivent dans l'extrême pauvreté. Cela peut paraître une utopie de dire qu'un jour il n'y aura plus de misère sur terre, mais c'est une utopie digne d'êtres humains.

Il est à espérer que la prochaine décennie de l'ONU sur l'élimination de la pauvreté, et plus spécialement cette année de 1996, donne à plusieurs l'occasion de vérifier la qualité de leur humanité.

Michel Fortin


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