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No 65 Mai 2005.3
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Églises d'Afrique
De
la mondialisation de la religion
à la formation civique des citoyens
Le mouvement pentecôtiste venu des États-Unis d’Amérique
prend racines dans les pays du Tiers-Monde où la religion fait encore partie
prenante de la vie sociale. D’ailleurs, n’affirme-t-on pas que l’avenir de l’Église
du troisième millénaire se trouve en Afrique, en Amérique, en Asie, continents
supposés à l’abri de l’incroyance occidentale ? C’est que, pour contrer l’influence
des Églises institutionnelles, beaucoup ne se gênent plus de financer les sectes
et autres ‘églises de réveil’ où le spectacle des miracles et des
bénédictions occupent une place de choix dans les assemblées. L’engouement de
nos populations pour ces églises éloignent celles-ci des vrais problèmes de
la société.
Au fait, il n’est pas surprenant que ces mouvements
religieux soient nés en Afrique. Les régimes totalitaires et dictatoriaux, installés
lors de la guerre froide pour veiller aux intérêts occidentaux ou soviétiques,
essoufflés, ont trouvé une bouffée d’oxygène à travers les Églises dites de
réveil. Celles-ci, à travers des prédications sulfureuses, détournent de l’attention
et de la lutte pour plus de démocratie et la promotion des droits des citoyens
tels que conçus par les Églises traditionnelles. Elles ignorent superbement
tous les thèmes qui peuvent aller à l’encontre de l’idéologie en place et promettent
à leurs adeptes une vie meilleure grâce aux prières, aux dîmes et aux jeûnes
interminables. À cause d’elles, les lieux de formation civique se vident au
profit des temples à miracles. Ainsi les nouvelles assemblées, tout en fonctionnant
au grand mépris des lois régissant les cultes, véhiculent des idées au
profit du ‘statu quo’, légitimant le pouvoir en place dont des ministres sont
de temps en temps présentés aux adeptes de ces assemblées.
Par la complicité de certaines chancelleries occidentales,
les nouveaux pasteurs voyagent plus facilement en Europe ou en Amérique, contrairement
à ceux qui voudraient s’y rendre pour la formation technique et scientifique,
confirmant auprès des adeptes exploités, que la prière du pasteur est puissante
en parole et en actes. Certaines de ces ‘églises’ ont des sièges à Londres,
à Paris, aux États-Unis d’Amérique. Les pasteurs américains sont invités lors
des campagnes d’Évangélisation. La langue de la prédication est le français
ou l’anglais. Les films nigérians traitant de la sorcellerie, de la magie et
des démons de toutes sortes sont très utilisées par leurs chaînes de télévision.
Les pasteurs se combattent pour avoir le leadership chrétien, pour drainer les
foules lors des campagnes d’évangélisation. De même manière que les sociétés
commerciales manipulent les consommateurs, les pasteurs en font autant. C’est
la mondialisation religieuse au service de la mondialisation économique.
Le modèle capitaliste est très présent dans la relation
entre le pasteur et ses adeptes. Guérisons et prières du pasteur ne sont pas
gratuits. Plus l’on donne, plus l’on reçoit. C’est la théologie de la semence
en vue de la prospérité. La logique des intérêts, du gain prime. On vante la
prospérité des patriarches, ces amis fidèles et bénis de Dieu. La prospérité
matérielle devient le signe de l’élection divine et la pauvreté la conséquence
du péché, de ‘l’esprit d’asservissement’ et des ‘démons de la pauvreté’ qu’il
faut combattre. Alors
qu’en Occident, les chômeurs, les travailleurs licenciés, les sans-abris, les
paysans, victimes de la mondialisation luttent pour l’altermondialisation, une
mondialisation à visage humain, les pauvres du Tiers-Monde confient leur destin
entre les mains des nouveaux hommes de Dieu, faiseurs des miracles et des prodiges.
Et pourtant, l’instauration d’un nouvel ordre mondial nécessite l’apport de
toutes les victimes de la mondialisation. Les sociétés civiles occidentales
ne peuvent à elles seules éradiquer les maux de la mondialisation sans le concours
de leurs sœurs du Tiers-Monde où la place de la religion n’est pas négligeable.
La Bible, si sacrée soit-elle, peut être interprétée
de différentes manières selon les intérêts de ses lecteurs. Les politiques tout
sécuritaires, après les attentats du 11 septembre, ont trouvé des arguments
dans la Bible pour dominer et exploiter le monde. Tout comme certaines institutions
de l’esclavage prétendaient trouver leur fondement dans la Bible. Mais la Bible
ne peut pas devenir un instrument d’asservissement des peuples au profit de
la mondialisation inhumaine. Elle est Parole proclamée pour la libération de
tout l’homme. Et seule une lecture critique et sérieuse de ce Livre fait prendre
conscience aux chrétiens et à l’Église de la lutte pour la justice et de leur participation effective et active à la
transformation du monde et à la libération de toute situation oppressive. Voilà pourquoi il est plus
que temps pour les chrétiens de se familiariser avec les études bibliques. Les
homélies et les prédications ne suffisent plus. Il faut inscrire dans la pastorale
l’étude biblique des chrétiens ordinaires. L’engouement des masses vers les
Églises de réveil est aussi une des conséquences de l’ignorance. Pour une vulgarisation
effective de la Parole de Dieu, les théologiens africains sont invités à formuler
les dogmes, à présenter les pensées bibliques en des termes simples pour la
compréhension de tous. Car les chrétiens mieux formés sont un obstacle pour
l’avancement des Églises au service de la mondialisation économique.
La mondialisation économique ne peut être dépassée
que grâce à la solidarité entre les peuples, solidarité entre les individus
dans un pays. Les religions sont invitées à y jouer un rôle de premier plan,
mais un rôle positif, celui qui permet l’épanouissement de l’humain et de l’humanité.
La solidarité n’est pas l’assistance perpétuelle des pauvres; elle est partage
des richesses de la planète, de la notion, génératrice du travail pour tous,
respectueuse des différences, de l’environnement. Elle n’est pas la détention
des richesses entre les mains d’une infime minorité. La charité, thème cher
au christianisme, doit être une lampe pour éclairer l’éclosion d’un nouvel ordre
mondial, d’une mondialisation solidaire. Pour l’avènement d’une telle
mondialisation, il nous faut en Afrique une lecture contextuelle de la Bible.
Celle-ci nous permettra de mieux réfléchir sur les thèmes susceptibles de donner
une réponse adéquate à la situation concrète que vivent nos peuples d’Afrique.
Cette lecture partira de souffrances, de maux dont sont victimes nos populations
et dont l’origine est en grande partie dans la politique de la mondialisation
prônée par les puissances économiques.
Aussi comprend-on que le thème de l’exode parle à nos
peuples : il n’est pas seulement religieux ou biblique mais aussi historique,
politique et philosophique. Il embrasse l’homme dans toutes ses dimensions.
Tous les opprimés de la terre d’aujourd’hui, victimes de la mondialisation à
visage inhumain, trouvent leur compte, se reconnaissent dans cette histoire
de la libération du peuple hébraïque et espèrent une ‘terre promise’, un pays
où coule le lait et le miel. Le thème exode fait prendre conscience aux pauvres
pourquoi ils sont malades, sans emploi, sans salaire suffisant, sans abris.
Ils deviennent ainsi des acteurs de leur propre histoire. Leur destin n’est
plus entre les mains des imposteurs au service des puissances occultes. Il nous
faut nous convaincre donc que la religion est un mouvement mobilisateur au lieu
d’être une force paralysante; que la pratique de la prière doit être accompagnée
par le désir de se mettre au travail. C’est par le travail que les peuples opprimés
pourront s’émanciper. C’est par le travail que le croyant est invité à entrer
en possession de la terre promise. Celle-ci ne s’obtient pas seulement sur coup
de prières, de jeûnes, de prédications fracassantes. Il est plus que temps d’encourager
et d’élaborer la théologie du travail et de l’invention.
Michel Lobunda Selemani, S.J.
(Telema, septembre 2004)