Africana Plus  

No 76 Mai 2007.4



Communiquer : vérité et médias ?


Vérité au singulier. Médias au pluriel. Tel est le titre donné à la rencontre d’aujourd’hui. Vérité… Ce singulier me dépasse et me donne le vertige. Il me domine, il me surmonte. Il me coule entre les doigts. La vérité, qui peut s’en croire le dépositaire ? Bien prétentieux le journaliste qui affirmerait la détenir, la connaître, la répandre. C’est vrai : la vérité nous rendra libre. Mais, d’abord, elle nous rend humble.

Médias. Ce pluriel m’englobe. Il m’annexe, en quelque sorte. Je suis « embarqué». Je suis, en tant que journaliste, et ce depuis plus de quarante ans, un morceau de ce gigantesque puzzle. Comme la pièce d’un manteau d’Arlequin, lourd et qui m’encombre. Creusons ce mot : les médias. Creusons cette généralité. Quand on dit souvent, comme l’a rappelé M. Francis Balle, « c’est la faute aux médias ! », qui vise-t-on ? De quoi ou de qui parle-t-on ? Il faut peut-être commencer par dire sinon la vérité du moins une vérité sur les médias. Il existe bien un système médiatique, avec ses résonances, ses emballements, ses multiples défauts. Mais, à l’intérieur de ce vaste sac dans lequel on fourre les médias, il y a des médias particuliers. Il y a des genres différents, il y a des fonctions particulières.

Il y a les médias dominants et les médias de second rang. Il y a la télévision, qui domine l’ensemble de sa hauteur et, si l’on peut dire, de sa masse. Mais il y a des chaînes de télévision, et elles ne se ressemblent pas toutes. Il y a la radio, qui peut vous accompagner partout. Mais il y a une multitude de stations. Il y a la presse écrite, qui relève d’un commerce silencieux entre le lecteur et le journal. Mais il y a des centaines et des centaines de journaux, chacun avec son tempérament, son caractère, ses tonalités. Il y a maintenant l’Internet, le dernier né, dont on n’a pas encore mesuré toutes les potentialités et les dangers. Mais il y a des sites, des millions de sites.

Ainsi, à l’intérieur de ce concept général des médias, trouve-t-on des sous-catégories qui se décomposent elles-mêmes en une multitude d’éléments distincts. Et puis, à l’intérieur de chacune de ces catégories, il y a des fonctions différentes des médias. Fonction de distraction, de pure détente, de culture, de connaissance. Fonction éducative. Fonction de service, fonction pratique, de renseignement. Fonction d’information sur l’actualité, bien sûr. Fonction de rassemblement, aussi, pour des publics qui partagent des intérêts communs, des engagements, des convictions, des besoins. Comme on a raison, donc, de parler des médias au pluriel ! Mais comme on a tort de faire un procès global aux médias. Nous vivons tous les jours l’injustice de ce procès-là. Un procès qui aboutit à mettre en cause la totalité des médias pour les dérives de certains d’entre eux. Nous sommes constamment éclaboussés par les scandales des plus dominants. Les instruments les plus puissants de l’orchestre médiatique sont ceux que l’on entend le plus, forcément. Mais songez au joueur de triangle ou de flûtiau, derrière, au fond de la scène… Tendez l’oreille !

Nous sommes constamment priés de répondre de comportements qui ont peu à voir avec notre activité, avec notre conception du métier. Nous refusons de toutes nos fibres de voir appliqués aux médias l’amalgame et la généralisation abusive. On leur reproche souvent, à juste titre, aux médias, de pratiquer l’amalgame. Ne commettons pas la même erreur à leur sujet. Il nous suffit de nos propres défauts, de nos errements, sans avoir à payer pour les péchés du voisin.

Je voudrais témoigner des grandeurs et des limites de ce métier de journaliste. J’entends d’un journalisme qui s’exerce dans l’information, qui vibre passionnément autour de l’actualité. Journaliste… Pourquoi devient-on journaliste ? Est-ce parce qu’on se croirait détenteur de la vérité et fondé à la distribuer à ses contemporains ? Est-ce parce qu’on se croit investi d’une mission très haute ? Non, soyons plus simples : on devient journaliste parce qu’on est curieux. La vocation de journaliste est d’abord une aptitude à s’intéresser à ce qui se passe. Et, par contrecoup, à faire partager à d’autres ce que l’on a appris. La curiosité n’est pas un vilain défaut pour un journaliste, c’est une nécessité, une qualité, un sine qua non.

L’actualité… Immense actualité, grand tout de tout ce qui se passe. Absolument tout ce qui se passe sur terre, un jour dit, relève de l’actualité. Par définition. Il se produit, chaque jour que Dieu fait, des millions, des milliards d’événements. Il faut imaginer ce qui se passerait si des antennes hyper-puissantes étaient, depuis le cosmos, braquées sur notre planète pour écouter le bruit incessant que fait cette actualité. Pour tout entendre, pour tout lire, tout décrypter, tout raconter. L’actualité, c’est la vibration de l’humanité. C’est tout ce qui advient de neuf dans la communauté humaine.

« Quoi de neuf ? ». Chaque jour, chacun de nous pose cette banale question à son entourage, à ses amis, à ses collègues de travail. Imagine-t-on ce que serait une société où nul ne poserait jamais cette question ? Imagine-t-on le caractère glacial que prendraient alors les relations humaines ? Le journaliste est celui qui tente de répondre à cette question du « quoi de neuf ? ». En ce sens, nous sommes tous des journalistes. Nous sommes tous détenteurs de nouvelles que nous faisons circuler. Ce qui rend le journalisme essentiel autant que redoutable c’est, naturellement, la manière dont il fait le tri entre ce qui se passe et ce qu’il en retient. Mais avant de raconter il faut qu’il ait lui-même connaissance des faits qu’il va rapporter. Qu’il ait accès à l’information. Aux témoignages. Aux données. En quelque sorte le journalisme se juge à l’entrée et à la sortie. A l’entrée : qu’est-ce qu’il emmagasine ? A la sortie : qu’est-ce qu’il donne à connaître à ses lecteurs, auditeurs, téléspectateurs ?

Ces deux moments de l’activité ont leurs difficultés et leur noblesse. A l’entrée, il faut déjouer les pièges de la communication institutionnalisée, forme insidieuse et moderne de la propagande. Il faut se frayer un passage dans le mensonge, les modes, les lubies du moment, les effets de domination des réseaux d’information. Dans le silence, aussi. A la sortie, il doit s’efforcer de rapporter ce qui fait sens. Décrire, rapporter, analyser, commenter en vertu des convictions et des priorités du public auquel il s’adresse, car on ne saurait parler de tout à tout le monde. Accéder aux nouvelles, ne transmettre que ce qui a, dans une certaine hiérarchisation, du sens. Et, pour un chrétien, poser des repères d’espérance, en dépit de tout.

Dans ce que nous voyons, par rapport à la question de la vérité, des dangers du métier d’informer, il y a deux périls de nature différente. Deux tentations. La première est celle de l’opacité, la seconde est celle de la transparence. La première tentation n’est pas celle du journaliste mais des pouvoirs. L’opacité a fait ses preuves. Tous les systèmes totalitaires l’ont mise en pratique. Mais à l’inverse, il y a une autre tentation, totalitaire elle aussi, et plus actuelle dans nos sociétés, qui est la tentation de l’absolue transparence. La prétention de tout savoir, de tout faire connaître, de refuser l’existence d’une frontière entre ce qui peut être connu et ce qui peut demeurer caché, cette prétention est infernale. La transparence absolue, si elle s’instaurait, serait absolument totalitaire. Elle rendrait impossible la vie en société. J’ai longtemps rêvé de produire un travail à contre-courant qui s’intitulerait « éloge de l’autocensure ». Il ne s’appliquerait pas qu’au journalisme. Une autre fois peut-être... En tout cas il me semble qu’il existe une alliance objective des contraires que sont la censure et la prétention à la transparence. Cette dernière est l’alliée objective de la première, par ses dérives, par son orgueil, par son franchissement incessant de la ligne de défense des tabous, par ses provocations contre le secret et le sacré.

Journalisme et vérité… Vaste sujet de réflexion. Vague inquiétude surtout quand, ayant produit durant des décennies des milliers d’articles, dans tous les genres journalistiques, vous commencez à trembler à l’idée d’une évaluation loyale, globale. Et d’un examen au critère de la vérité. Vaste plage de méditation pour un retour sur soi. Le plus prudent est de ne jamais se relire et, en quelque sorte, toujours d’écrire devant soi, de pousser sa plume vers l’avant… Si l’on met bout à bout tout ce que l’on a écrit, ces phrases s’enchaînant feraient-elles le tour de la Terre ou s’arrêteraient-elles un peu au-delà du périphérique ? Quelle dose de vérité ont-elles sous-tendue ? Quelle part de vérité ont-elles contribué à éclairer ? On se souvient de moments de vérité intense, comme tout homme en a connu dans sa vie. On se souvient de rencontres fortes, de visages de lumière, de situations dures, d’événements qui vous ont fait sortir le meilleur de vous-même, sur l’instant.

Il vous revient d’avoir vibré, d’avoir ressenti, d’avoir été ému, scandalisé, choqué. Ou d’avoir été transporté d’enthousiasme. Il flotte autour de la mémoire du journaliste des visages de vivants et de morts. Des tragédies et des merveilles. Des violences et des moments de paix. D’avoir eu le privilège d’y assister comme reporter, ou de les avoir commentés comme éditorialiste, cela laisse dans le coeur des traces profondes. Ce qui s’imprime en nous, dans l’intensité d’un événement, vécu et partagé, laisse des traces indélébiles de vérité humaine. Le journaliste baigne dans l’immédiateté. C’est là son rythme, son tempo. A la fois sa limite et son privilège. Il n’a pas la pesanteur, ni la documentation, de l’historien. Il n’est pas un savant. Il n’est pas dans le temps du chercheur. Mais il a la légèreté de l’instant. En vertu de cette immédiateté – la réponse au « quoi de neuf ? » ne peut pas attendre - il est en danger constant d’erreur ou d’à-peu-près. L’article de presse est comme un morceau de conversation. Il ne se rattrape pas. Il est écrit sur le sable. Le fait qu’il soit imprimé ne change pas grand chose.

Ce qui est dit est dit, mais aussitôt une autre parole vient, qui, complétant la précédente, donne une musique, une partition de mots dont la tonalité générale a ou pas à voir avec la vérité. Dont la musique dissone ou est principe d’harmonie. Avec ce que l’on sait des faits. Avec ce que l’on croit des interprétations. Avec ce que l’on a envie de partager avec ses contemporains. Écrire n’est rien, avoir écrit est redoutable, continuer d’écrire est un rare privilège. Constamment, l’aile noire du doute vous masque le soleil de la suffisance ou de l’autosatisfaction. Et si je m’étais trompé plus souvent qu’à mon tour ? Et si j’étais passé à côté de l’essentiel ? Et si, m’étant trompé, j’avais trompé ? Non pas délibérément ou par calcul malfaisant, mais par précipitation, par cette sottise perverse qu’est la hâte de conclure ? Par cette faiblesse qu’est le goût de la formule qui vous vient sous la plume ? Par méconnaissance, par inculture ?

Il y a des moments, vers la fin d’un exercice professionnel, où vous trouvez étrange d’avoir eu le droit de vous trouver, si l’on peut dire, du bon côté de la page. D’être celui qui écrit. Alors, s’insinue une question lancinante : au nom de quoi disposé-je de ce privilège ? Qu’est-ce que je connais mieux que celui qui me lit ? Ne suis-je pas aux limites de l’imposture ? Qu’est-ce qui m’autorise à prendre la parole sur toute l’actualité du monde, à décerner des bonnes ou des mauvaises notes aux puissants, à dire leur fait aux uns et aux autres, à répandre le blâme et l’éloge ?

Ce qui console de ce sentiment c’est l’impression du service rendu. De l’autre côté de la page, il y a un visage, souvent anonyme. On le devine en filigrane. Parfois le lecteur prend lui-même la plume et vous dit : « merci de ce que vous avez écrit. Je ne parvenais pas à exprimer avec mes mots ce que je ressentais. Vous l’avez fait pour moi ». Rendre le service de la plume, je ne sais pas si cela a à voir avec la vérité avec un grand V, mais cela a à voir avec une vérité humaine, celle de l’échange. Du partage. Nous sommes loin alors de la terrible objectivité. Je ne connais rien de plus illusoire que l’exigence de l’objectivité. La meilleure définition que je puisse proposer est celle-ci: l’objectivité est la rencontre harmonieuse de deux subjectivités. Elles se recouvrent parfaitement. Deux consciences s’accordent à la perfection. Il faut être tranquillement subjectif, et avoir la loyauté de le reconnaître, et même de l’annoncer. L’exigence maximale à avoir vis-à-vis d’un journal est celle-ci : annoncez la couleur !

J’aimerais bien, en tant que journaliste, connaître la vérité et pouvoir l’annoncer tous les jours. Ce serait confortable. Mais je pense que la noblesse de notre métier n’est pas dans l’affirmation de la vérité mais dans son approche. La vérité des événements que nous décryptons quasiment en direct est comme l’horizon vers lequel marche le randonneur. Il avance lentement, sagement, avec ferveur, mais toujours l’horizon reste l’horizon. Et toujours il s’éloigne. La vérité est au bout mais il ne l’atteindra pas ici-bas. La vérité journalistique est donc vouée à être une suite d‘approximations, de moments, de bouts de chemin. Ce sont des bribes de vérité qui parsèment ce chemin. Des étapes. Cela met-il en cause la nécessité de l’échange des nouvelles ? Cela justifierait-il de jeter le bébé du journalisme avec le bain des erreurs et des approximations ? Non, car rien ne serait pire qu’un monde silencieux où aucun événement ne ferait entendre sa résonance. Où aucune activité humaine ne se traduirait en charge d’information. Où nul débat ne serait suscité par « ce qui se passe ». L’actualité, c’est la vie. L’actualité, c’est un dialogue incessant entre l’ombre et la lumière. C’est la joie, ce sont les larmes. C’est la violence, ce sont les artisans de paix. C’est l’injustice, ce sont les justes. C’est la nuit, c’est l’aube. C’est le mensonge, ce sont des vérités humaines qui se fraient quand même un chemin à travers tout ce tremblement.

M. Bruno Frappat

Journaliste, président du Directoire du groupe Bayard.

(Conférences à Notre-Dame de Paris, 11 mars 2007)


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