Africana Plus

No 48 Janvier 2002.1



Fanatisme religieux
"Dieu avec nous"


 

Tuer au nom de Dieu! Quelle infamie! C'est pourtant à cela que nous invitent régulièrement, à travers les siècles, tous les intégristes du monde. On l'entend encore plus depuis le 11 septembre dernier.

"Gott mit uns, In God we trust, Allah Akbar…" L'Histoire et la mémoire des peuples retiennent les dérives de ces expressions, ces mots déroutés et bafoués. Mettre le nom de Dieu de son côté permet de diaboliser l'autre ou déifie une cause à défendre, pas toujours angélique, ou ouvre le chemin d'une guerre sainte ou d'une croisade. Nous apprenons trop vite que le Bien doit forcément combattre le Mal, chacun laissant du champ libre à ses propres démons, sans intégrer les dimensions d'équité ou de justice au pardon.

Pierre Bourgault, journaliste, écrivait pourtant ceci dans une chronique du Journal de Montréal, le 16 septembre 2001 : "Combien de fois encore dressera-t-on ainsi Dieu contre Dieu ? Pourtant, on aurait dû avoir appris, depuis longtemps, que Dieu ne fréquente pas les champs de bataille et que le Dieu de l'un n'a jamais réussi à tuer le Dieu de l'autre. L'idée d'enrôler Dieu pour l'associer à nos basses besognes est répugnante. L'action de dresser les dieux les uns contre les autres est révoltante. Les terroristes sont morts dans l'espoir d'entrer au paradis. Leurs victimes aussi. Si Dieu existe, il ouvrira sa porte aux uns et aux autres. Et il leur imposera la paix."

"Dieu ne doit pas aimer qu'on tue pour lui", écrivait un enfant aux responsables de l'Organisation des Nations Unies.

Le vrai croyant ne devrait en aucun temps être un fanatique. Le fanatisme commence lorsqu'on refuse l'autre comme différent. Le fanatisme peut se glisser partout : dans les relations entre les peuples, dans la vie politique, dans les conflits idéologiques, mais aussi dans le couple, dans la vie familiale… et même dans la vie pastorale.

Ce qui est arrivé aux États-Unis nous révèle à quelles aberrations peut entraîner le mépris de l'homme. L'intolérance est sans doute le fruit de la peur. Les groupes "sectaires" se développent dans les périodes de dépression collective. On cherche alors sécurité dans le repliement sur ses convictions ou la violence systématique. On est d'autant plus dur et inquisiteur pour les autres qu'on est soi-même plus fragile et insécurisé.

Il n'y a rien de plus scandaleux que le fanatisme religieux car il s'appuie sur l'Absolu de Dieu. Il est une perversion de la religion. Dieu n'est pas une main qui saisit de force. Dieu est une main ouverte qui se tend. Dieu n'accapare pas pour lui-même et ne fait pas de l'homme son esclave. Dieu est une liberté qui appelle une autre liberté. Dieu ne veut pas des sujets, mais des partenaires. Non pas des esclaves, mais des fils. Son autorité ne s'exerce pas pour écraser, mais pour faire croître.

Cette tentation de s'approprier Dieu au plus fort de nos luttes n'est pas l'apanage d'une religion, qu'elle soit musulmane, juive ou chrétienne. Le 13 octobre 2001, Oliver McTernan, de l'Université d'Harvard, écrivait ceci dans le journal "The Tablet" : "Aujourd'hui, de nombreux conflits religieux font rage entre les groupes ethniques de par le monde; et les membres des grandes religions parviennent toujours à justifier leurs atrocités en mettant de l'avant la justesse de leur cause et en immortalisant ceux et celles qui sont morts pour elle. Des Balkans au Sri Lanka, de l'Indonésie à l'Irlande du Nord, du Moyen Orient au Kashmir, du Nigeria et du Soudan à l'Inde, Chrétiens, Juifs, Hindous, Musulmans et Sikhs justifient la terreur et les actes criminels afin de protéger leurs intérêts religieux et résoudre leurs divergences ethniques."

L'intolérance, disions-nous, est sans doute le fruit de la peur et de l'humiliation qui, tous deux, ont leur source dans la pauvreté. Le 15 octobre dernier, l'Archevêque Renato Martino, observateur permanent aux Nations Unies, s'adressait ainsi à l'Assemblée générale de l'ONU : "Un injuste statu quo va continuer d'alimenter les conflits… Même si la pauvreté n'est pas en elle-même la cause du terrorisme, on ne pourra pas combattre avec succès celui-ci si on n'élimine pas les disparités entre riches et pauvres… Toute campagne sérieuse contre le terrorisme doit s'adresser en tout premier lieux aux aspects sociaux, économiques et politiques qui en nourrissent son émergence."

Le Secrétaire général du Conseil mondial des Églises écrivait aussi à Kofi Annan, Secrétaire général de L'ONU : " Aussi longtemps que le cri des humiliés est ignoré ou négligé par l'indifférence populaire ou le mépris des puissants, que ce soit à cause d'un déni de justice ou du piétinement des droits, le terrorisme ne sera pas vaincu. La réponse doit être trouvée dans la réparation des violences commises par et entre les nations."

Pour redresser ces torts, il faut encore pouvoir se rencontrer et dialoguer. Dans la plupart des cultures et des races, les attitudes de supériorité et les préjugés sont tenaces. Ils peuvent nous rendre insensibles aux richesses des autres cultures; ils peuvent nous empêcher d'écouter ce que les autres ont à nous apprendre, étouffer en nous toute soif d'enrichissement et nous enfermer dans une vaine suffisance. Or, pour nous chrétiens, l'Évangile ne peut être vécu que là où il y a respect de l'autre et volonté d'apprendre à partir de ce qu'il vit. Nous ne pouvons vivre l'Évangile en vérité que si nous sommes disposés à découvrir Dieu déjà agissant chez l'autre.

C'est dans cet esprit de respect et d'appréciation mutuelle que le pape invite "les religions du monde" à Assise le 24 janvier 2002. Jean Paul II avait déjà organisé une telle rencontre à Assise en 1986. Ce fut le premier "sommet" mondial des religions, un événement historique, au cours duquel les représentants des diverses religions ont prié pour un monde meilleur. Le pape renouvelle donc son intention d'un rappel afin de prier pour surmonter les oppositions et promouvoir la paix authentique. "Nous voulons nous retrouver ensemble, en particulier chrétiens et musulmans, afin de proclamer devant le monde que la religion ne doit jamais devenir un motif de conflit, de haine et de violence. Celui qui accueille véritablement en lui la Parole de Dieu, bon et miséricordieux, ne peut manquer d'exclure de son cœur toute forme de rancœur et d'inimitié. En ce moment historique, l'humanité a besoin de voir des gestes de paix et d'entendre des paroles d'espérance."

Quant à nous, missionnaires, nous croyons que nous avons un rôle important à jouer dans une telle "saison de la peur". Premièrement, il nous faut dire au monde entier qu'en ciblant une religion particulière comme responsable des actes de terreur, nous faisons une grave erreur et un manque de jugement par rapport à l'ensemble du phénomène de la violence. Deuxièmement, même si nous ne sommes pas dans une position pour décider ce qu'il faut faire, politiquement ou militairement, nous pouvons contribuer à la recherche de la vérité en dépassant les justes émotions du moment, et aider à construire une société basée sur la justice internationale et la solidarité. Troisièmement, nous constatons que certains pays, perçus comme des "états terroristes", sont en réalité des "pays pauvres"; cette pauvreté, souvent extrême, nourrit le mécontentement et la colère d'une partie de leur population. Nous constatons en outre que de nombreux conflits locaux, se déroulant actuellement en Afrique ou dans les pays du Sud, ont leurs racines dans les pays du Nord. Et finalement, nous prenons conscience plus que jamais du rôle prophétique qui nous incombe, du moins en ce qui concerne le grand rêve de la fraternité universelle qui unit le Nord et le Sud dans un seul et même Royaume : celui de Dieu.

Dans leur constitution, les Missionnaires d'Afrique (Pères Blancs) ont écrit ceci : "L'amour des hommes, de toute personne, nous pousse à dépasser les frontières et les divisions de race, à refuser toute exclusion, à nous intéresser à sa culture, à sa langue, à nous mettre à son écoute, à reconnaître sa grandeur et sa dignité." (Chap. 1992, no 115)

Nous continuerons de le proclamer à temps et à contre temps! Telle est notre vocation.

Michel Fortin, M.Afr.

 


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