Africana Plus  

No89 Mars 2010.2



La faim dans le monde, une fatalité ?


Un sixième de l'humanité est aujourd'hui sous-alimenté: cela représente 1,02 milliards d'êtres humains. Un niveau historique est ainsi atteint en cette année 2009, nous indique la FAO. Elle ajoute également, sans surprise, que la quasi-totalité des personnes concernées vivent dans les pays en développement, pour l'essentiel en Asie (642 millions de personnes) et en Afrique subsaharienne (266 millions de personnes). Par ailleurs, la FAO précise une seconde donnée statistique, beaucoup moins connue, mais tout aussi préoccupante : deux milliards de personnes souffrent, aujourd'hui, de malnutrition.

 

De quoi parlons-nous?

La sous-alimentation définit, ainsi que le précise le Programme Alimentaire Mondial (PAM), l'état d'une personne dont la consommation de nourriture ne comporte pas suffisamment de calories pour satisfaire les besoins physiologiques minimaux, soit une moyenne d'environ 2100 calories quotidiennes. La malnutrition est, quant à elle, la conséquence d'une consommation alimentaire qualitativement insuffisante, ne permettant pas de répondre aux besoins nutritionnels quotidiens.

 

Ainsi, actuellement sur terre, une personne sur trois souffre de carences alimentaires et une personne sur six ne dispose pas suffisamment de nourriture pour mener une vie normale, ayant des conséquences désastreuses pour leur santé. L'issue est inévitablement fatale pour les plus fragiles d'entre elles: elles sont nombreuses. Chaque année, dix millions de personnes meurent en effet de sous-alimentation chronique et de maladies liées à la faim. La moitié des victimes sont des enfants. Notons que l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) classe les carences en fer, en vitamine A et en iode parmi les dix premières causes de décès par maladie dans les pays en développement. L'ampleur du phénomène a, pour conséquence, de placer la sous-alimentation et la malnutrition au premier rang des problèmes de santé publique contemporains. « Un risque plus important que le SIDA, le paludisme et la tuberculose réunis », précise le PAM.

 

Décryptage des causes de la récente aggravation de la crise alimentaire

M. Jacques Diouf, directeur général de la FAO, rappelait en juin dernier qu'en un an, cent millions de personnes supplémentaires ont sombré « dans la faim et la pauvreté chronique ». Il estime que cette accentuation de la crise alimentaire est le fruit d'« un mélange dangereux constitué par le ralentissement de l'économie mondiale et la flambée des prix des denrées alimentaires ». Toutefois, un recadrage doit, immédiatement, être apporté pour la bonne compréhension des développements qui vont suivre : l'explosion des prix agricoles, que nous avons connue entre la fin de l'année 2006 et le printemps 2008, constitue un phénomène aussi soudain qu'exceptionnel (bien que prévisible). En effet, au cours des dernières décennies, les prix agricoles n'ont cessé de suivre une tendance à la baisse. C'est cette baisse des prix agricoles qui a conduit une multitude de paysans à ne plus pouvoir sortir de leur pauvreté extrême. L'analyse de Marcel Mazoyer résume parfaitement la situation : « Quand les prix sont bas, ce sont des centaines de millions de petits producteurs vendeurs de produits agricoles qui sont trop appauvris pour manger à leur faim; quand ils sont hauts, ce sont des centaines de millions de consommateurs acheteurs pauvres qui ont faim à leur tour ».

 

Une multiplicité de facteurs à l'origine de l'explosion des prix agricoles

Cela étant précisé, comment expliquer les évolutions des cours des matières premières agricoles ? « À l'impossible nul n'est tenu! », répond l'économiste Hervé Guyomard. Tentons, toutefois, de poser quelques éléments de décryptage. Nous sommes entrés dans l'ère de la libéralisation des échanges agricoles. Or, dans une économie globalisée, de plus en plus ouverte sur le marché, c'est la loi de l'offre et de la demande qui tend à s'appliquer. Dans ce contexte, chaque événement, où qu'il se produise, peut avoir des conséquences significatives sur l'évolution des prix. C'est ainsi un nombre important de facteurs qui semble avoir été à la source de l'embrasement des prix agricoles.

 

Les changements climatiques constituent un premier facteur aggravant. En effet, les incidents climatiques – sécheresses et pluies diluviennes – se sont multipliés ces dernières années, en particulier, dans le courant des années 2007 et 2008. D'aucuns y voient les premières manifestations du changement climatique. Ces incidents ont nécessairement des impacts sur les récoltes, lesquels se répercutent sur les marchés. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-Moon, s'est, récemment, déclaré inquiet des impacts du réchauffement du climat sur la production agricole qui, conjugué à l'augmentation des prix, « favorise l'apparition d'une sévère crise alimentaire ». Quelques mois plus tôt, la FAO, le PAM et le Fonds International de Développement Agricole (FIDA) y avaient exprimé leur « profonde préoccupation », à l'occasion de la Conférence de Bali sur les réchauffements climatiques.

Par ailleurs, ces dernières années, les pays émergents qui connaissent actuellement un fort développement économique ont significativement accru leurs demandes de produits agricoles et alimentaires. C'est notamment le cas de la Chine et de l'Inde, dont les volumes d'importations croissants se sont répercutés sur le marché. La hausse du prix du pétrole a également eu un impact sur les coûts de production agricole ainsi que sur les coûts logistiques (notamment liés à la distribution des produits alimentaires). Ces coûts se sont inévitablement répercutés sur les prix. Enfin, la spéculation sur les marchés de matières premières agricoles a également joué un rôle déterminant dans l'envolée des cours. Il ne saurait, ici, être question d'entrer dans une analyse détaillée de ces phénomènes spéculatifs. En revanche, il est important de noter que le Sénat américain a ouvert, en juin dernier, une enquête sur la « spéculation excessive sur les marchés du blé ». Les premiers résultats mettent en lumière la responsabilité des fonds financiers dans la hausse des prix agricoles.

 

S'il est difficile d'établir les causes exactes de cette hausse des prix, il serait extrêmement imprudent d'affirmer que l'économie agricole mondiale est entrée dans un cycle où les prix demeureront instables sur le long terme. Mais cette instabilité, si elle se confirme, devra – autant que possible – être endiguée afin d'éviter les inéluctables répliques des émeutes de la faim, émeutes qui ne manqueront pas de se reproduire dans l'hypothèse d'une prochaine flambée des prix.

 

Les biocarburants

Les biocarburants ont été, au plus fort de la crise, désignés comme étant les principaux responsables de l'envolée des prix agricoles. La polémique a fait rage et des montagnes de documents ont été publiés sur le sujet. Précisons que la production de biocarburants n'est pas mauvaise en soi: elle peut même offrir des perspectives de développement pour les populations rurales. La FAO estime ainsi que les bioénergies peuvent être « une chance pour les ruraux pauvres », pour autant, précise-t-elle, qu'elles soient « produites sur une petite échelle par des communautés locales ». Car c'est bien le développement industriel des biocarburants, à très grande échelle, qui a alimenté et qui continue d'alimenter la controverse. Par ailleurs, ces développements suscitent beaucoup de questions, notamment sur les plans environnemental et social.

 

L'extrême pauvreté

La faim est, principalement, la conséquence de la pauvreté. Le rapport annuel 2009 présenté par l'ONU dans le cadre de l'évaluation des Objectifs du Millénaire pour le Développement fait, en effet, état d'une situation particulièrement préoccupante. On évaluait ainsi en 2005 à 1,4 milliards le nombre de personnes vivant avec moins d'un dollar US par jour. En 2009, le rapport estime à « 55-90 millions » le nombre d'individus qui viendront s'y ajouter. Ce sont bien entendu ces personnes en situation de pauvreté extrême qui souffrent de la faim.

 

Or, il s'agit, pour la plupart, de paysans. Les zones rurales concentrent, en effet, la grande majorité des populations les plus pauvres de la planète. Ainsi, la Banque Mondiale souligne – à l'instar du

FIDA et de la FAO – que 75% des personnes vivant avec moins d'un dollar US par jour sont des ruraux. Ces paysans ne disposent, pour la plupart, que de moyens de production limités à leur plus simple expression.

 

Par ailleurs, la situation économique déprimée des marchés agricoles au cours des dernières décennies a maintenu la grande majorité de ces populations rurales dans une situation de sous- développement. Et, dans l'incapacité de vivre de leur travail et de se nourrir, cette misère alimente de véritables cercles vicieux. La FAO nous indique ainsi que l'agriculture emploie actuellement, à elle seule, 70% de la main-d'œuvre infantile dans le monde, soit 132 millions d'enfants de 5 à 14 ans, « forcés de travailler la terre, souvent dans des conditions malsaines et dangereuses ». Ce sont là autant d'enfants qui n'ont pas, ou peu, accès à l'instruction. Et la conséquence ultime de ce processus est de conduire irrémédiablement les paysans et leurs familles sous-alimentées à abandonner leur métier et leurs terres pour aller grossir les populations exsangues des bidonvilles.

 

Les dysfontionnements politiques

L'instabilité politique et les guerres ont toujours été à l'origine de crises alimentaires très graves. Dans de tels conflits, les belligérants entretiennent couramment des situations de famine, notamment pour contrôler les populations. L'arme alimentaire est, en effet, un redoutable moyen de pression. Outre le manque certain de volonté - et de courage - politique de la part de la communauté internationale, la crise alimentaire s'aggrave depuis plusieurs décennies sous l'effet d'un manque de coordination et de cohérence globale. Les efforts des trois organisations internationales spécifiquement en charge de l'agriculture et de l'alimentation dans le système des Nations Unies - la FAO, le PAM et le FIDA - souffrent de cette situation. La FAO, créée en 1945, traverse, présentement, une crise profonde. Face à la crise alimentaire, une question est posée, celle de la régulation du commerce international des produits agricoles et alimentaires. Depuis une quinzaine d'années, avec la création de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), la principale réponse apportée est celle du marché.

 

Permettre l'édification d'une véritable politique de développement rural

C'est ainsi une ambitieuse politique de développement rural qui semble devoir être soutenue. Le déploiement d'une telle politique implique, évidemment, une modernisation des moyens techniques (semences, engrais, etc.) et des infrastructures de production (irrigation, stockage, etc.). Mais pour être efficace, cette politique devra prioritairement encourager l'accompagnement et la formation des multitudes de petits exploitants agricoles souffrant aujourd'hui de la faim ou vivant dans une très grande précarité. Ils ont en effet un rôle essentiel à jouer pour rétablir un équilibre alimentaire, de l'échelle locale à l'échelle globale. L'enjeu est de taille. Le FIDA souligne qu'il y a, dans le monde, près de 500 millions de petites exploitations agricoles, soit plus de deux milliards de personnes. C'est sur cette foule de paysans pauvres, représentant un tiers de l'humanité, que la communauté internationale doit prioritairement investir, au sens noble du terme. Il est essentiel de leur permettre de produire pour vivre et vivre décemment de leur travail, en toute indépendance. Ainsi pourra-t-on contribuer au développement de réseaux de distribution de proximité et, par conséquent, à l'émergence d'une véritable économie locale, génératrice d'emplois.

 

Éléments de conclusion :« Tous mangèrent et furent rassasiés » (Mc 6, 42)

 

Non, la faim n'est pas une fatalité. Face à l'interpellation « dramatique » des peuples de la faim, Paul VI appelle « chacun à répondre avec amour à l'appel de son frère ». (Populorum progressio, 3) Cette interpellation ne cesse de nous être adressée. Elle est assurément salutaire pour nos sociétés d'opulence pour autant qu'elles veuillent bien l'entendre. Nos sociétés, dites développées, rejettent de plus en plus catégoriquement toutes formes de faiblesses et entretiennent, selon le constat de Jean-Paul II, des modes de consommations irrationnels, « une sorte de "culture du gâchis", qui devient un style de vie courant ». D'où l'invitation à promouvoir l'éducation « à une utilisation des biens qui n'oublie jamais les limites des ressources disponibles, ni la condition de manque de tant d'êtres humains, et qui, en conséquence, oriente le style de vie vers le devoir du partage fraternel ».

 

Non, la faim n'est pas une fatalité. En revanche, elle ne cesse et ne cessera de constituer un véritable défi pour la communauté humaine. Un défi, certes technique, politique et économique, mais c'est avant tout le défi de la fraternité, d'une fraternité véritable entre les hommes, d'une fraternité à visage humain. « Cette fraternité, les hommes pourront-ils jamais la réaliser par eux seuls ? » En nous posant cette question dans sa lettre encyclique Caritas in veritate, Benoît XVI nous assure de la réponse: la fraternité « naît d'une vocation transcendante de Dieu Père, qui nous a aimés en premier, nous enseignant par l'intermédiaire du Fils ce qu'est la charité fraternelle » (n° 19). Ce défi de la fraternité, en réponse au scandale de la faim, ne saurait donc se réaliser pleinement que dans le Christ. Le Christ, ayant pitié des foules, leur enseigna longuement avant de multiplier les pains. Le Christ, avant de se donner en nourriture, nous a laissé son commandement : nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés.

 

Extraits d'un article de Thibault Delacour

(Spiritus, No 197, Décembre 2009)


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