Africana Plus  

No 97 Février 2012.1



Mutilations sexuelles féminines


On estime, aujourd’hui, à 130 millions le nombre de femmes excisées. Ce chiffre démontre, à lui seul, l’importance du rituel dans des communautés aussi diverses qu’éloignées géographiquement. Mais au fond, d’où vient cette pratique de l’excision ?

Historiquement, on connaît l’origine géographique de l’excision. Elle serait apparue, il y a près de trois mille ans, en Égypte antique, où elle constituait une sorte de rituel de fertilité. On offrait, au Nil sacré, les parties excisées des femmes. On se demande qui aurait introduit cette pratique dans la culture : les Égyptiens, eux-mêmes, ou les Éthiopiens venus en Égypte? Or, cette origine lointaine n’éclaire rien, tant les justifications du rituel ont évolué au cours du temps. Elle n’explique pas, par exemple, pourquoi on retrouve l’excision, en Europe, au 19e et au début du 20e siècle, où l’ablation du clitoris était censée guérir les femmes de troubles physiques et mentaux.

On ne sait pas, pour autant pourquoi une même pratique relève de motivations si diverses, que ce soit pour la préservation de la virginité, soir pour l’hygiène, soit pour se donner un argument religieux, soit pour éviter la mort du bébé à la naissance au contact du clitoris. On se rend compte que les raisons des communautés qui pratiquent l’excision sont des plus variées.

L’excision

Une excision est, dans son sens le plus général, l'ablation d'une partie de tissu biologique. Mais on l’utilise, surtout, pour désigner l'excision clitoridienne, c’est-à-dire une mutilation génitale féminine, enlevant le clitoris. Parfois, elle est accompagnée de l'ablation des petites lèvres et de la suture des grandes lèvres.

Il existe quatre types d’excision. Le premier, moins de 5% des cas et le plus léger, consiste en une simple ablation du clitoris. Le second, 80% des cas, excise également les lèvres internes. Le troisième et le plus radical, appelé infibulation, 15% des cas, enlève tous les organes génitaux externes et coud l’orifice vaginal en ne laissant qu’une minuscule ouverture. Enfin, le quatrième type regroupe toutes les autres pratiques : de l’étirement, le grattage, le perçage du clitoris ou des lèvres jusqu’à l’introduction dans le vagin de substances corrosives ou de plantes.

Dans toutes ces pratiques, une seule chose est sûre : l’irréversibilité des dommages et les ravages physiques et psychologiques entraînés par ces pratiques.

Les pays où l'excision se pratique traditionnellement

Au début de l’an 2000, en Afrique, on recensait 28 pays où les mutilations sexuelles féminines étaient pratiquées, la proportion des femmes excisées variant selon le pays.

On peut regrouper trois groupes de pays:

1) les pays où la grande majorité des femmes sont excisées, soit plus de 85 % : Djibouti, Égypte, Éthiopie, Érythrée, Guinée, Mali, Sierra Leone, Somalie et Soudan;

2) les pays où seules certaines ethnies la pratique : 25 à 85 % des femmes sont excisées: Burkina Faso, Centrafrique, Côte d'Ivoire, Gambie, Guinée-Bissau, Kenya, Liberia, Mauritanie, Sénégal et Tchad;

3) les pays où seules quelques minorités ethniques l’appliquent, où les excisées sont inférieures à 25 % : Bénin, Cameroun, Ghana, Niger, Nigeria, Ouganda, République démocratique du Congo, Tanzanie et Togo.

On évalue, environ, de 100 à 140 millions de femmes qui ont subi une excision, principalement en Afrique. Environ 2 millions de fillettes sont susceptibles de subir une telle mutilation tous les ans. Selon une étude de l'INED, 50,000 femmes ont subi des mutilations sexuelles et vivent actuellement en France.

Une pratique traditionnelle

Les pratiques d'excision sont considérées comme traditionnelles dans la mesure où elles se sont installées dans un contexte animiste ou pharaonique (c’est-à-dire bien avant l'arrivée des grandes religions monothéistes dans ces contrées). D'autre part, l'excision fait souvent office de rite de passage et de reconnaissance de la petite fille dans sa société.

L’excision est actuellement défendue au nom de :

la préservation de la virginité (considérée comme un idéal féminin au mariage),

l’amélioration du plaisir sexuel masculin (par le rétrécissement du vagin ou de l’orifice vaginal)

la protection contre le désir féminin (considéré comme malsain par les partisans de l’excision ou non contrôlable en cas d'absence d'excision),

raisons hygiéniques,

raisons esthétiques,

patrimoine culturel ou traditionnel (initiation à l’état de femme, peur que le clitoris n'empoisonne l'homme ou l'enfant à la naissance...).

Dans de nombreux cas, on observe que les mères participent activement aux mutilations de leur(s) fille(s) dans le but d’améliorer leurs chances de faire un « bon » mariage.

Le clitoris est souvent considéré comme une imperfection de la création divine, un résidu masculin devant être ôté pour que la femme soit finie. De la même manière la circoncision ou ablation du prépuce est censée enlever à l'homme la partie féminine restante. La psychanalyste Marie Bonaparte a écrit : « Les hommes se sentent menacés par ce qui aurait une apparence phallique chez la femme, c'est pourquoi ils insistent pour que le clitoris soit enlevé ». Elle est caractérisée comme « la relation d'appropriation qui veut que chaque femme soit la propriété d'un homme » par Thomas Sankara dans sa campagne contre l'excision !

Mutilations sexuelles et religions

Ainsi, actuellement, l'essentiel des populations qui pratiquent ces mutilations sexuelles est musulman. Il existe aussi certaines communautés chrétiennes au Ghana ou au Togo qui pratiquent les mutilations sexuelles ainsi que la communauté juive des Falashas. Les sources religieuses juives et chrétiennes ainsi que le Coran ne font pas mention de cette pratique.

Cependant, l'islam peut servir de moyen de justification comme d'interdiction à la pratique de l'excision. En effet n'y a pas consensus parmi les savants sunnites sur le rapport entre islam et excision, leur position allant de l'obligation à l'interdiction pure et simple. En effet, si le Coran ne prescrit aucune obligation d'excision, certains hadiths sont utilisés par les savants recommandant ou prescrivant sa pratique pour la justifier religieusement. Est notamment mentionné, le hadith rapportant que Mahomet recommanda à une exciseuse « Effleure et n’abuse pas, car cela rend le visage plus rayonnant et est plus agréable pour le mari. ». De même, un autre hadith indique que « La circoncision est une tradition louable pour les hommes et un honneur pour les femmes. ». Dans tous les cas, si ces hadiths permettent à certains savants de recommander ou obliger l'excision, les savants défavorables à sa pratique soulignent que les chaînes de transmissions qui soutiennent ces textes seraient trop faibles pour cautionner une pratique aussi grave, d'autant qu'aucun ne mentionne d'obligation formelle.

Une autre défense de l'excision s'appuie sur les valeurs et la culture des sociétés. Ainsi, considérer la femme comme responsable de tous les manquements à la morale et aux bonnes mœurs légitime le contrôle strict de son comportement (notamment sexuel).

Récemment certains responsables religieux musulmans ont innové en s'opposant franchement à l'excision. C'est le cas par exemple au Sénégal où des imams éduquent les populations à risque, appuient chaque argument en citant le Coran et sensibilisent aux problèmes de santé générés par l’excision ou en Égypte où des responsables religieux ont appelé à l’interdiction de ces pratiques et à la punition de leurs auteurs lors d'une conférence internationale sur les mutilations génitales féminines (MGF) au Caire. De plus l'islam impose une limite lorsqu'il y a un risque pour la personne concernée car Allah (Dieu) Dit dans le Coran :"Et ne vous jetez pas par vos propres mains dans la destruction" [ Sourate 2, Versets 195 ]

Raisons de l'opposition

Les opposants à l’excision en appellent au respect de l'être humain. En effet, l'excision est une atteinte à l’intégrité physique et morale de la victime de cette pratique. La plupart des opposants sont particulièrement sensibles :

- à la mainmise du groupe social sur la sexualité des individus ;

- à la perte du plaisir sexuel chez la femme ;

- aux risques encourus par la petite fille lors d’excisions dans des conditions d’hygiène parfois insuffisantes (pouvant aller jusqu’à la mort suite à une infection), ainsi qu'à la douleur liée à l'opération, souvent faite sans anesthésie ;

- aux risques augmentés en matière de maladies sexuellement transmissibles, de susceptibilité augmentée aux affections plus ou moins graves comme les kystes, les abcès, les infections de l’urètre, rétention urinaire, etc. ;

- aux complications, soit directes soit indirectes, que cela entraîne lors de la miction, des règles, des relations sexuelles ;

- aux risques de mortalité accrus lors d'un accouchement ;

- au handicap sexuel ainsi imposé (plaisir sexuel fortement limité ou impossible, relations sexuelles douloureuses) ;

- perturbation de l'identité féminine, de la représentation de sa sexualité par la femme excisée (associée à une expérience sexuelle dégradée)

- et à la liberté de conscience et de choix qu'il ne faudrait pas oublier au profit des démonstrations médico sociales.

Les moyens de lutte

En raison de son caractère culturel et traditionnel, l'excision ne peut pas seulement se voir opposer le droit. En effet, la complicité des familles et des proches rend cette lutte législative sans effet direct. Cette approche n'est possible qu'une fois les mentalités éclairées. De fait, de nombreux pays africains s’efforcent de faire disparaître cette coutume en employant des moyens plus participatifs. Au Burkina Faso, au Cameroun et au Sénégal, par exemple, les gouvernements utilise simultanément ses moyens d’information, de sensibilisation et la condamnation judiciaire pour lutter contre ces pratiques.

Aspects légaux

L’excision est considérée comme une mutilation grave et injuste dans les pays occidentaux, mais aussi par des organisations internationales telles que l’ONU, l’OMS et l’Unicef. La plupart des pays démocratiques interdisent formellement l’excision au nom du respect des Droits de l'homme, du respect de la personne humaine et de la protection de l’enfance. Ainsi, un peu partout en Europe, des coupables d’excision sont régulièrement envoyés en prison par les tribunaux. Aujourd'hui l’excision constitue une atteinte à la personne. Elle entre dans le cadre des violences ayant entraîné une mutilation permanente, délit passible de dix ans d’emprisonnement et de 200 000 dollars d’amende dans le cas général. Lorsque la victime est mineure de 15 ans, cela devient un crime passible de 15 ans de réclusion criminelle, 20 ans si le coupable est un ascendant légitime.

Selon l’UNICEF, 13 pays africains disposent de lois réprimant les mutilations sexuelles féminines et autres types de violences faites aux femmes: Bénin, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Djibouti, Égypte, Ghana, Guinée, Nigeria, Ouganda, République centrafricaine, Sénégal, Somalie, Tanzanie et Togo.

NB.: La lutte contre l’excision fait partie des grands programmes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et de l’Unicef. Cette dernière a même fait du 8 février 2006 la « Journée internationale de tolérance zéro pour les mutilations génitales féminines ».

Michel Fortin, M.Afr.

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