Africana Plus  

No 94 Mai 2011.2



Quand les chrétiens dialoguent avec d'autres croyants,
doivent-ils renoncer à évangéliser ?


Notre foi chrétienne nous oblige à tenir que Jésus-Christ est l'unique médiateur du Salut. La question du salut est une question essentielle car elle est la raison d'être de la mission de l'Église.

 

L'Église, sacrement de salut

Dans l'Église : « Nous lisons les "signes des temps", c'est-à-dire que nous reconnaissons la présence active de l'Esprit Saint dans les grandes aspirations qui soulèvent le monde... Une telle lecture peut cependant être un piège : dans la mesure où les chrétiens deviennent minoritaires, ce peut être une manière de se rassurer à bon compte. "Dieu est présent partout, les valeurs vécues par les hommes sont des valeurs évangéliques, les hommes sont sauvés, l'Église est présente partout dans le monde d'une manière invisible...". Que Dieu sauve les hommes par les moyens que seul il connaît, cela notre foi nous le dit. La manière concrète dont il les sauve nous échappe et nous échappera toujours. Par contre, la manière d'annoncer le salut dans un monde précis, le nôtre, est une charge qui nous est confiée et qui nous regarde directement... Si nous disons que l'Église est sacrement du salut, la question qui nous concerne est celle de la manifestation, de l'annonce de ce salut ».

 

Dans notre relation avec les autres croyants, nous ne pouvons pas évacuer la question du Christ, unique médiateur du Salut. Si l'Église que nous faisons vivre veut demeurer « sacrement du salut » parmi les hommes, elle doit entendre cette invitation à ne pas se contenter d'une lecture religieuse et spiritualisante de la réalité sociale, mais chercher à annoncer le salut aux hommes d'aujourd'hui. Les évolutions des mentalités, la diversité des cultures et les mutations sociales rendent nécessaire une ré-évaluation du message du salut dont l'Église se sait responsable.

 

À quel homme l'Église s'adresse-t-elle aujourd'hui ?

Il nous faut d'abord chercher à mesurer les impacts de ces mutations sur les manières d'assumer son humanité.

L'homme fragilisé et sa crise d’identité

L'homme moderne est, en effet, celui du progrès et de la technique. Il est animé par la certitude qu'il peut tout, que les limites sont franchissables, qu'il est inéluctablement entraîné vers un mieux-être (qui se confond parfois avec un « plus avoir » ! ).

Mais, la conscience de ne plus tout maîtriser et la découverte que les meilleures découvertes scientifiques peuvent conduire aux pires atrocités inhumaines, ont donné naissance à une nouvelle humanité : fragilisée et incertaine quant à son avenir. Voilà donc nos contemporains aux prises avec une véritable crise d'identité : c'est la précarité permanente. Nous sommes pris dans la relativité. La reconnaissance sociale doit désormais se construire à-travers les échanges sociaux, et ça peut échouer.

Le sentiment d'isolement de l'individu-citoyen face à un état puissant et bureaucratique, les situations dans lesquelles les hommes se sentent de plus en plus les jouets de l'économisme, ou le sentiment de ne compter pour rien ni pour personne, contribuent à accentuer cette crise d'identité et attisent la soif de reconnaissance. Celle-ci se focalise souvent sur des espaces réduits et privés (cf. le cocooning). Or, l'identité a besoin de cette reconnaissance que les autres consentent ou refusent, que la situation sociale permet ou non. Nos contemporains font l'expérience que la consommation ne les comble pas ; le besoin de reconnaissance est constitutif de l'idée moderne de bonheur.

 

 

À l'épreuve de la réalité

Cette idée du bonheur se trouve battue en brèche de nos jours, tant par le vécu personnel que par la crise que notre société connaît. Qu'en est-il de la reconnaissance sociale et de l'image de soi lorsque des individus se trouvent sans emploi, isolés, dévalorisés sous le coup de multiples dispositifs d'aides sociales qui leur permettent uniquement de survivre ? Par ailleurs, au niveau du vécu de chaque personne, vivre, c'est faire l'expérience de la déception et de l'épreuve. La prise de conscience des limites humaines et des obstacles à l'accomplissement de soi, s'accroît avec l'âge ; les capacités intellectuelles et relationnelles sont moindres que nous l'avions espéré. Le quotidien de nos vies contrecarre nos aspirations de plénitude et d'infinitude. La perspective de notre propre mort barre l'horizon de notre existence.

Nous voyons bien dans quelle impasse nous nous engageons si notre conception du salut offert par Jésus-Christ se pense comme l'accomplissement du désir de bonheur qui anime tout homme. Cette approche réductrice serait mortifère pour la foi parce qu'elle ne résisterait pas à l'épreuve de la vie. Le salut offert par Dieu n'est pas à la mesure du désir de l'homme. L'Évangile ne vient pas comme une parole qui confère un statut ni une identité sociale.

 

Religions et dialogue de salut

Nous sortons d'une période qui tenait à savoir si et comment les autres traditions religieuses pouvaient être des voies de salut. Nous pressentons les difficultés dans lesquelles une telle problématique nous conduisait. C'était la porte ouverte à toute une série de dérives : le relativisme (toutes les religions se valent), le théocentrisme (le Christ comme manifestation salvifique de Dieu s'est lié à Jésus, mais il a pu se lier aussi à l'enseignement du Bouddha ou à la prédication de Mahomet).

La question qui se pose de façon radicale, est celle de savoir si, au regard de la question du salut qu'il nous faut annoncer comme chrétiens, ce qu'on affirme du dialogue interreligieux ne peut pas se dire de la même manière pour tout dialogue qui met en relation les chrétiens avec d'autres hommes, qu'ils soient croyants, indifférents ou incroyants. Dans Ecclesiam suam (a), Paul VI invite l'Église à « se faire conversation » avec tout homme et tous les hommes. L'invitation au dialogue est plus large que le seul dialogue interreligieux.

 

Certes, pour atténuer la rigueur du propos, nous pouvons reconnaître tout ce qu'une appartenance religieuse permet à l'homme contemporain : une ouverture à la relation, une reprise critique de la posture sociale, une visée de l'universel et une brèche ouverte vers la transcendance au coeur de l'immanence. Mais il faut immédiatement ajouter que le salut pour un chrétien, n'est aucunement lié à une appartenance religieuse, ni à une pratique sociale, ni à l'observance de rites. C'est un salut acquis par Jésus-Christ dans son mystère pascal, un salut offert et mis à disposition de tout homme, par pure grâce, dans l'épaisseur de son expérience humaine. Le dialogue avec les autres religions ne trouve de pertinence au regard de la question du salut que dans la mesure où il permet à des hommes aux appartenances religieuses différentes de se rencontrer au niveau de leur expérience humaine particulière, dans ce qu'elle a de constitutive et de vital

 

L'Évangile du salut est une parole universelle qui touche aux fondamentaux du devenir humain sous le regard de Dieu, un humain sauvé par sa participation à l'événement pascal. Le Concile nous dit que la vocation de tout homme est unique, à savoir divine. Cela transcende les clivages et les différences ethniques, culturelles et même religieuses. L'Évangile du salut s'adresse à tout homme et le rejoint dans les processus de son devenir humain, comme le rappelle Jean-Paul II dans son Encyclique Redemptoris missio : « Aujourd'hui l'image de la mission est peut être en train de changer : ses lieux privilégiés devraient être les grandes cités où apparaissent des moeurs nouvelles ou de nouveaux modèles de vie, de nouvelles formes de culture et de communication qui, ensuite, influent sur l'ensemble de la population. »

 

Soutenir la dynamique pascale auprès de tout homme

Chrétiens, nous confessons qu'il ne peut y avoir de salut qu'en Jésus-Christ seul. Tout positionnement en-deçà de cette affirmation serait non chrétien. Nous confessons aussi avec autant de force, que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Tm 2, 4). Nous sommes pris dans le paradoxe entre une concentration sotériologique dans la personne de Jésus, l'unique Sauveur, et l'universalité du dessein de salut du Père. Loin de nous paralyser, cela peut devenir stimulant pour la réflexion théologique autant que pour une pastorale. Le Concile nous y incite lorsqu'il affirme : « Puisque le Christ est mort pour tous, et que la vocation de l'homme est réellement unique, à savoir divine, il nous faut tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associé au mystère pascal »

 

Entre l'unicité du Christ dans la médiation du salut (qui inclut la Croix et revêt toujours la forme d'une expérience pascale) et l'universalité du dessein de salut du Père, il y a l'espace du travail de l'Esprit du Christ qui souffle où il veut. Nous ne pouvons donc pas savoir a priori comment il offre à tous la possibilité d'être associés au mystère pascal. Nous sommes ainsi appelés à un véritable travail de discernement sur ce qui nous sera donné dans la rencontre et le dialogue avec les musulmans comme avec les autres croyants et les autres, non croyants ou indifférents. Il serait vain de rechercher a priori, si et comment l'islam est une voie de salut. Nous sommes requis à porter intérêt à ce que vivent les hommes, à écouter ce qu'ils nous partagent de leur expérience humaine, et pas seulement religieuse. Dans cette écoute en profonde sympathie, éclairés par la Parole de Dieu qui nous révèle le mystère pascal par lequel tout homme est sauvé, nous pouvons discerner ce que l'Esprit offre comme passages, dépassements et renouvellements au coeur de leur expérience et de leur appartenance.

 

Se dévoile alors la véritable dimension du dialogue que l'Église, Corps du Christ et Sacrement du salut, peut nouer avec les hommes dans la vie desquels, nous l'attestons, l'Esprit du Christ est à l'oeuvre pour leur offrir la possibilité d'être associés au mystère du salut. C'est là que se fonde la nécessité du dialogue aussi large que possible. Puisque l'Esprit du Christ se fait le contemporain de chaque homme et lui offre la possibilité d'une expérience de salut, tout homme est rencontrable. Aux prises avec une existence qui comporte bien des difficultés et des épreuves, nos contemporains sont sollicités par l'Esprit à vivre des renoncements, des morts, des dépassements, des conversions. Nous ne pouvons le savoir que si nous nous entretenons avec eux dans la confiance, pour parler de leur vie, de leurs difficultés et de leurs efforts pour les surmonter. C'est dans ce dialogue d'humanité sur l'horizon de l'expérience du salut, que nous pouvons évangéliser.

 

Qu'est-ce qu'évangéliser veut dire ?

Évangéliser, c'est témoigner aux hommes de notre temps, d'une Bonne Nouvelle qui les aide à grandir en humanité. Nous croyons que l'Évangile est adressé à tout homme pour son bonheur, mais un bonheur qui ne correspond peut-être pas à ce qu'il attend. L'Évangile surprend toujours nos attentes, ou bien il n'est pas l'Évangile.

 

On peut définir l'Évangile comme un appel du Christ à l'homme, à tout homme, sans condition préalable. Comment caractériser cet appel ?

 

- C'est un appel à voir la vie en face, sans jouer la comédie ni s'illusionner. Le message du Christ renvoie au réel de nos vies, aussi dur soit-il.

- C'est un appel urgent : le temps est court. Il ne s'agit pas d'avoir tout vu et tout compris de notre vie pour faire un pas.

- C'est un appel à croire, à faire confiance. Dans une période où on est si souvent désabusé, ce n'est pas évident d'accepter de lâcher prise, de s'en remettre à la parole d'un autre.

- C'est un appel à aimer. L'Évangile vient dire à chaque homme qu'il a du prix aux yeux de Dieu. Débarrassé de notre souci de nous faire valoir, de nous rendre aimables et estimables, nous devenons libres pour aimer Dieu et nos frères. Cet amour peut aller jusqu'au pardon.

- C'est un appel à espérer, à oser envisager l'avenir. L'Évangile ne nous donne pas les détails de ce qui va se passer. Mais deux points essentiels sont affirmés de façon décisive : on peut en finir avec ce vieux monde, un autrement des choses est possible. C'est l'enjeu de la prédication du Règne de Dieu qui occupe Jésus durant sa vie publique. Le Royaume de Dieu n'est pas un autre monde, mais c'est ce monde qui commence déjà à devenir autre.

- C'est un appel à devenir imaginatifs. L'Évangile ne fournit pas une liste de consignes qu'il faudrait appliquer. Il invite à accueillir l'autrement dans l'aujourd'hui et l'ordinaire de notre vie pour nous y ajuster et... « inventer la vie qui va avec ». Place alors à la liberté, à l'initiative et à l'imagination.

 

L'Évangile est le message que Dieu fait parvenir aux hommes par Jésus-Christ et aujourd'hui, par l'Église. Ce n'est pas un message prescriptif : « faites ceci..., faites cela... », mais une invitation à regarder la vie (réalisme), à approfondir sa confiance en la Parole de Dieu (foi et espérance), à en tirer les conséquences en inventant déjà la vie ajustée au Règne de Dieu (imagination et amour). Jésus n'est pas un maître de morale, mais un maître de réalisme et d'espérance.  Qui veut évangéliser a le souci de rejoindre les autres dans ce qui est vital pour eux afin d'y faire entendre ce qu'ils sont incapables de découvrir par eux-mêmes, à savoir combien l'amour que Dieu leur porte peut transformer leur vie et leur destin. Puisque l'Évangile est appel qui s'adresse à tout homme, l'Église se fait conversation avec chacun, c'est une exigence de la catholicité. Cette démarche de dialogue ne conduit pas à renoncer à évangéliser.

 

 

Extraits d’un article de Mgr Jean-Luc Brunin

Évêque d'Ajaccio


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