Africana Plus  

No 71 Juin 2006.4



Face à la pauvreté, l'Église s'interroge


En mars 1995, un Sommet mondial pour le Développement social a été organisé par l’ONU à Copenhague. 182 pays s’étaient alors engagés à balayer la pauvreté de la face du monde afin d’empêcher une explosion sociale d’ampleur mondiale. On prit même deux engagements spécifiques, d’abord celui « d’accélérer le développement  de l’Afrique », et cet autre : « les programmes d’ajustement structurel en faveur des économies du Tiers-Monde doivent comprendre des objectifs de développement social : extirper la pauvreté, favoriser l’emploi et promouvoir l’intégration sociale ».

Encore une diarrhée de paroles ou bien un signe d’espoir ? Le contre-sommet des ONG affirma que la réunion d e l’ONU n’aboutirait à rien de concret pour les pauvres et qu’elle fut donc un échec. Le moins qu’on puisse dire est que l’attention du monde a été dirigée vers la réalité que vivent beaucoup de gens.

L’engagement social : une exigence éthique

En Afrique, nous semblons faire marche arrière sur la question du souci social. Au moment de l’indépendance, on remarquait une forte préférence pour les mouvements socialistes. Mais à présent, il n’est question que de libéralisme, de privatisation, de productivité de l’économie, de la réduction des services sociaux. La conscience sociale est sur le déclin.

Notre position éthique et notre réaction morale en Afrique, ne semblent pas aller bien au-delà des plaintes contre la politique du gouvernement, contre les chefs et leurs pratiques corrompues, de demandes adressées aux institutions internationales comme le FMI et la Banque Mondiale de modifier leur optique et leurs priorités. Il faut sans doute souligner cela, tout en se rendant compte que cela revient à un pur transfert de responsabilités. Ce qui souvent engendre chez nous une attitude d’évasion. Évasion loin des questions éthiques, loin de notre part de péché, en ce qui concerne l’Église et la société africaines. Il y a des millions de personnes qui survivent à peine; des millions de jeunes gens qui n’ont aucun avenir, des millions de femmes qui font marcher l’Afrique, et n’obtiennent qu’une maigre récompense pour leurs efforts. Dans le même temps, il y a un faible pourcentage d’Africains qui sont extrêmement riches, et d’autres qui ont une bonne situation. Nous sentons-nous interpellés par cela ? Le regardons-nous comme un vrai problème, nous poussant à l’action ?

Retrouver l’audace de notre mission prophétique

Dans beaucoup d’endroits en Afrique, nos églises sont pleines à craquer le dimanche; nous prenons plaisir à des célébrations enthousiastes, notre laïcat est engagé dans nos priorités d’église. Entre-temps toutefois, se produit un exode discret de ceux qui ne trouvent pas ce dont ils ont besoin. Ils ne protestent pas ouvertement, mais ils partent vers d’autres groupes religieux. L’assistance régulière à l’église à Dar-es-Salaam ne dépasse pas les 20-25% de la population catholique. Nous demandons-nous pourquoi il en est ainsi ?

C’est ici que le message prophétique peut nous aider beaucoup. L’authenticité de nos convictions religieuses se manifeste dans l’engagement de la communauté des croyants et de la société tout entière, prenant en compte la situation réelle de la vie. La valeur de notre vie spirituelle, en tant que communauté d’Église, est révélée par les fruits que nous portons dans les activités quotidiennes de notre vie. C’est cela que les gens recherchent dans l’Église. Les paroles ne font plus impression.

Ne sommes-nous pas trop tournés vers l’intérieur, préoccupés que nus sommes par les besoins internes de notre Église ? N’oublions-nous pas que la vraie santé de notre communauté ecclésiale se manifeste en dehors de l’église et des célébrations liturgiques, dans les réalités sociales et le comportement de ses membres.

En tant que communauté ecclésiale, nous semblons éprouver des difficultés quant il s’agit de découvrir la dimension prophétique de notre appel, et de la vivre. Lorsque quelques chrétiens plus sensibilisés au social, cherchent des moyens d’exprimer leurs soucis, ils sont bientôt marginalisés. On demande aux évêques et aux prêtres de maintenir la cohésion de la communauté, mais lorsque ce rôle devient dominant, on risque d’aboutir à des compromis, de défendre le statu quo et la discipline, et de ne prendre parti pour les pauvres qu’en termes vagues et généraux. Et dans ce cas, l’engagement pratique pour un combat efficace en faveur de ceux qui sont laissés pour compte n’est plus une priorité.

Nous ne voyons pas une tendance vers une action sociale concrète en faveur des besoins communautaires des gens simples qui luttent pour des projets qui seraient à leur avantage. Il y a un fatalisme qui nous empêche de nous frayer un chemin vers le changement. Entre-temps, nous voyons ceux qui ont pouvoir et argent dicter leur ligne de conduite publique. Nous semblons incapables d’organiser le discernement communautaire en matière de sociologie, d’économie et de politique. Nos réflexions éthiques s’aventurent rarement dans des points précis dans ces domaines.

Il est entendu que ce n’est pas le rôle de chaque missionnaire d’animer une telle réflexion au bénéfice de la communauté chrétienne. Pour ce faire, on a besoin de la réflexion théologique et de celle des intellectuels. Mais c’est précisément ce qui manque. Lorsqu’on en vient aux  aspects  éthiques des politiques concernant le salaire, les services sociaux, l’habitat, l’éducation, les prix des produits agricoles, il semble que nous ne puissions pas trouver, en Afrique, des gens qui pourraient guider ce discernement. Et pourtant ce sont là des sources d’injustice et de difficultés concrètes auxquelles les gens sont affrontés. À quoi peut-il bien servir de prêcher la moralité du sacrement de mariage à une famille qui occupe une seule chambre dans un cadre urbain surpeuplé ? Ne serait-il pas plus sensé de résoudre d’abord le problème de l’habitat ?

Nous ne prenons pas la vraie situation des gens comme point de départ pour notre réflexion commune sur la responsabilité et l’obligation morale. Nous travaillons toujours à partir de la méthode déductive de la théologie morale qui a fleuri en d’autres domaines. Et nous ne faisons pas confiance aux compétences intellectuelles locales pour prendre un autre point de départ. Au fond, nous souffrons d’un manque d’audace pour adopter une autre optique.

On dit que 20% de la population mondiale vit dans une « extrême » pauvreté, sans parler de ceux qui vivent dans une pauvreté « ordinaire ». Ne nous manque-t-il pas un réflexe de conscience sociale pour faire campagne en tant que communauté ecclésiale prise dans son ensemble contre des situations de cette nature ? Nous sommes en train de répéter la même erreur qui fut faite au sujet de la classe ouvrière lors du développement industriel au siècle dernier en Europe.

Nous consacrons tant de ressources, personnel et financement, pour la formation du clergé et des religieux en Afrique. Mais lorsqu’il s’agit de la formation et de l’engagement social du laïcat, en vue de s’attaquer à la pauvreté par une action socio-politique, très peu de ressources sont disponibles, et ce qui l’est vient largement de l’extérieur. Pourquoi notre conscience sociale réagit-elle si faiblement ? Comment se fait-il que la célébration des sacrements ne débouche pas sur plus d’engagement social ? Nous pratiquons la fraction du pain eucharistique, mais non pas celle du pain ordinaire, et nous ne semblons pas en avoir du remords comme communauté.

 

Parler de l’Église comme famille de Dieu fait appel à un beau modèle africain, mais il ne faudrait pas que ce soit une échappatoire nous faisant oublier les réalités sociologiques qui sont en train de détruire de façon irréversible tout l’ethos familial de la société africaine, et dont la source se situe dans les difficultés économiques rencontrées par les gens, et non point dans une décadence des mœurs. Les gens ne sont pas à même de faire face à leurs obligations familiales et ils en souffrent.

En tant qu’Église de Jésus-Christ, nous avons la très grave obligation de réfléchir à la manière dont notre monde peut être sauvé, en nous laissant guider par la présence vivifiante du Christ.

Ne pensons pas que les gouvernements pourraient faire face seuls à une telle situation, car les problèmes sont trop vastes. La seule solution réside dans l’éveil de la société africaine tout entière à ses responsabilités, et son engagement dans un effort difficile de création.

Le message évangélique peut être le levain, le sel et la lumière qui doivent réveiller les forces de la communauté humaine si souvent paralysées par le manque de confiance et la perte de l’espoir. La communauté chrétienne peut devenir un signe d’espérance dans une société écrasée par tant de signes négatifs.

Nos églises africaines ont faim de spirituel. Cette faim peut devenir une dynamique de changement si elle est canalisée vers une action sociale qui rende notre monde plus humain.

 

Vic Missiaen, M.Afr.


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