Africana Plus

No 33 Janvier 1999.1



Charte des droits humains : 50 ans

Des petites chandelles


La Déclaration universelle des droits humains a 50 ans déjà. On a fêté cet anniversaire le 10 décembre dernier. Oui et alors ?

"Le monde est pourri... Il n'y a que de mauvaises nouvelles... La violence est universelle... Il fait noir partout... C'est la grande déprime... Où allons-nous ?" De tels commentaires sont très fréquents dans notre entourage.

Est-ce pour exorciser les démons que nous dénigrons ainsi l'humanité en général et nos dirigeants en particulier ? En tous cas, à écouter les bonnes gens, la terre ne tourne pas très rond. Serait-ce l'influence des médias ? Pourtant, les histoires ténébreuses ne sont pas l'apanage des temps modernes : elles existaient déjà du temps de nos grands-parents. On y mangeait du curé abondamment et on admonestait toute la "politicaillerie" de nos gouvernants.

Avons-nous progressé depuis 50 ans ? Cette Déclaration universelle, à quoi a-t-elle servi ?

Au Canada d'abord. On nous annonce que la pauvreté n'a jamais été aussi grande. Les rapports se succèdent pour dénoncer l'appauvrissement des enfants et demander aux gouvernements d'en faire plus. On cite des chiffres : 24% des jeunes de moins de 24 ans vivent dans la pauvreté, mais la situation est encore plus grave pour les jeunes autochtones, les jeunes immigrants et les jeunes handicapés. "Les familles monoparentales sont particulièrement défavorisées en raison du nombre élevé de ces familles qui reçoivent l'assistance sociale." affirmait le Conseil canadien du développement social (CCDS) le 7 décembre dernier. Même l'ONU s'en est mêlée : le rapport de son Comité des droits économiques sociaux et culturels (rendu public le 4 décembre) a critiqué six provinces canadiennes pour leur responsabilité quant à l'appauvrissement grandissant des citoyens d'un pays pourtant reconnu comme l'un des plus favorisés. Tout cela parce qu'on privilégie le déficit zéro au détriment de la pauvreté zéro.
Le Québec est l'une de ces provinces pointées du doigt. Comme les autres, elle doit assumer ses responsabilités pour l'instauration du "workfare", liant les prestations d'aide sociale à l'obligation de travailler, faisant ainsi preuve de discrimination sur l'âge (les moins de 24 ans) et le statut social (les assistés sociaux).

Dans le monde ensuite. Depuis 50 ans, il n'y a plus de guerres mondiales, c'est vrai, admettons-le. Et alors ?

Mondialement, il y a eu des dizaines, des centaines de guerres locales ou territoriales qui ont fait plus de morts et de blessés que les deux guerres mondiales réunies. On a seulement déplacé les terrains de conflits. On a déporté les guerres vers le tiers monde. Cela cause moins de dégâts dans les pays occidentaux et rapporte plus d'argent. Combien de milliards de dollars rapportent les ventes d'armes à nos pays riches ? Comme des parasites, les multinationales, issues de nos idéaux capitalistes, se nourrissent des cadavres asiatiques, africains ou sud-américains. De quoi rehausser notre niveau de vie.

Prenons l'exemple du Kivu (Congo RDC) en Afrique centrale. La population assiste, avec une inquiétude croissante, à la lutte ethnique que se livrent les forces étrangères venues du Rwanda et du Burundi. Sous prétexte de protéger ses frontières, l'ethnie au pouvoir développe une dynamique d'occupation, délestant les populations locales de leur droit le plus fondamental à l'autodétermination. D'où l'émergence des mouvements autochtones de résistance armée et la détresse des petites gens de cette région. Les projets expansionnistes de ces occupants étrangers bafouent ouvertement la Charte onusienne et celle du l'Union africaine. Si rien n'est fait, il y a gros à parier que l'Afrique sera encore longtemps secouée par de multiples agressions armées et plongée dans une instabilité permanente. Quant à la région des Grands Lacs, elle restera une plaie saignante et grande ouverte au coeur de l'Afrique.

Nous voilà donc en pleines ténèbres. Les 50 chandelles de la Charte onusienne se sont-elles éteintes ? Ou se sont-elles seulement allumées ?

Si rien n'est fait... Est-ce vrai que rien n'a été fait depuis 50 ans ? Pas si sûr!
Oui, il est vrai que les droits énumérés dans La Déclaration sont violés quotidiennement dans de nombreux pays signataires de cette Charte : des exécutions sommaires, des emprisonnements illégaux et des tortures abominables, des limites aux droits d'expression, d'association, de religion sont monnaie courante. Mais il serait dommageable de se concentrer seulement sur les pertes et d'oublier les gains réalisés depuis 1948. Ghandi disait : "Mieux vaut allumer une chandelle que de maudire les ténèbres". Et c'est ce qu'a fait l'ONU avec cette Déclaration il y a 50 ans. Elle a permis aux personnes ordinaires de croire que chaque individu a des droits inaliénables et que les gouvernements doivent traiter chacun de façon égalitaire. Qu'on pense seulement à la Commission de vérité et de réconciliation (TRC) en Afrique du Sud qui a mis en lumière plusieurs crimes commis durant la sombre période de l'apartheid. La Déclaration a aussi permis aux personnes de se savoir concernées par la paix et la justice internationale. À travers les organismes non-gouvernementaux (ONG) tels Amnesty International, Human Rights Watch, Développement et Paix ou ACAT, de simples citoyens peuvent se solidariser avec des gens d'autres pays qui subissent toutes sortes d'injustices. Des Tribunaux internationaux sont créés, des poursuites sont instaurées, des actions judiciaires sont intentées, des procès sont mis en route. Les responsables de génocides ou de crimes contre l'humanité sont poursuivis, et cela même après 25 ou 30 ans de retraite dorée dans des pays riches. Bravo! Voilà que les chandelles se rallument une à une.

Écoutons la voix de quelques prophètes. Pour un, Emmanuel Kataliko, archevêque de Bukavu nous exhorte : "Comme pasteur du peuple de Dieu, je m'adresse aux fidèles du Bukavu ainsi qu'aux hommes de bonne volonté. Nous devons comprendre que la paix n'est pas d'abord le résultat d'une lutte armée, mais surtout le fruit d'un combat humain, culturel et spirituel ardu. Nous lançons un appel pressant aux autorités locales pour qu'elles exercent leur autorité afin d'empêcher les militaires de piller villages et paroisses de l'intérieur et qu'elles cessent de traquer la population par la vaste campagne d'arrestations en cours. Ces pratiques ne sont pas propres à ramener un climat de sérénité. Nous en appelons une fois de plus à la conscience et à la responsabilité des autorités militaires et politiques, nationales et internationales, pour qu'elles oeuvrent à la construction d'une paix durable et profitable à tous."(fait à Bukavu le 5 décembre 1998).

Pensons encore à Kim Thuc, cette victime des bombes au napalm américaines qui, en fuyant nue sur une route du Vietnam, a marqué l'imaginaire de toute une génération. Elle est le symbole des souffrances humaines infligées par tous les conflits armés du monde : "Passer d'une culture de guerre à une culture de paix n'est pas une utopie. Cela peut devenir une réalité si nous avons la volonté de passer à l'action." Kim Thuc vit actuellement à Toronto et est ambassadrice de l'UNESCO.

Chacun et chacune connaît l'un ou l'autre organisme qui lutte pour les droits humains. On peut penser par exemple au Centre Afrika (au 1644 rue St-Hubert à Montréal) qui organise des rencontres entre Canadiens et Africains afin qu'ils apprennent à mieux se connaître en échangeant sur les sujets qui les préoccupent. Ce Centre leur donne aussi l'occasion de collaborer à des actions visant à faire connaître le monde africain pour en donner une image positive. Il permet encore à des personnes, désireuses de construire un monde meilleur, de s'engager auprès de personnes exclues et/ou défavorisées. Voilà un exemple d'actions possibles pour établir un certain ordre de justice et paix.

"Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté", n'est-ce pas le message de ce temps des fêtes ?
Une nouvelle année commence. Elle se terminera en l'an 2000. Et bientôt, à l'horizon, se dessine le 3° millénaire. Quels seront les petits gestes de paix à poser pour que ce millénaire débute sous le signe de la paix ? Quels seront les petites lumières à allumer pour que notre monde brille à nouveau ? Bien sûr, c'est à chacun de les inventer. Mais voici tout de même quelques suggestions :
- participer à une marche pour la paix avec les Jeunes du Monde.
- signer une pétition de l'ACAT
- devenir membre d'un organisme qui promeut la justice ou le développement international.
- faire un don à une communauté missionnaire ou à Développement et Paix.
- assister à une célébration commémorative de victimes de la violence (ex.: les jeunes femmes tuées il y a 10 ans à l'Institut de Polytechnique).
- prier pour la paix dans le monde.
- acheter un livre sur la paix pour nos enfants.
- se réconcilier avec un proche ou un voisin.
- se souhaiter la paix en ce temps des fêtes.

Un souhait ? Garde la paix! Si tu ne peux pas la garder, répands-la!

Shalom!(en Hébreu). Amahoro!(en Kirundi). Amani!(en Kiswahili). Hèrè! (en Bambara) Peace!(en Anglais). Paix!!!

Michel Fortin, M.Afr.


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