Africana Plus

No 26 Octobre 1997.6



Algérie

Plus rien de sacré


Il n'y a plus rien de sacré.

L'autre jour, on a vu, près de Beloeil, un automobiliste écraser froidement un canard égaré sur l'asphalte; l'écraser non parce que c'était inévitable mais bien, visiblement, pour s'être dit : Bah ! un canard, ça ne vaut pas un ralentissement. Tant pis, il n'avait qu'à ne pas être sur mon chemin. Cette personne qui n'imagine même pas (et qui serait encore moins capable de comprendre) la merveille que représente ce canard; cet écraseur, incapable lui-même de créer ne serait-ce que le bois pour faire une allumette, a détruit cette vie en l'écrasant comme s'il s'agissait d'un vulgaire sac à papier.

Il n'y a plus rien de sacré.

La vie ! On pourrait penser, d'une part, que la vie doit être le dernier refuge de l'humanité en quête de raison. Mais voilà que la raison a déserté l'humanité. Et pourtant, d'autre part, on fait tant d'efforts pour conserver la vie! Dans le bloc chirurgical de l'hôpital Notre-Dame à Montréal, vingt personnes (sans compter la science et le dévouement) sont mobilisées pendant des heures pour tenter de sauver une personne malade. Mais le même jour, au même moment, sur la rue St-Laurent, un homme, en une seconde, d'une seule pression sur la gâchette de son fusil mitrailleur, fauche vingt personnes, toutes en parfaite santé. Pourquoi? Pour quelques sachets de poudre blanche.

Il n'y a plus rien de sacré.

Maîtresse de techniques irrésistibles, l'humanité plie la terre à ses projets, comble les vallées et perce les montagnes, s'écarte des filets de l'attraction terrestre pour s'ouvrir un chemin vers les planètes et les étoiles. Mais à la même époque, à Alger, des populations entières sont prisonnières de fanatiques qui tuent des innocents au nom de «leur dieu» qui ne ressemble en rien au Dieu de Mahomet.

Il n'y a plus rien de sacré.

Depuis 1992, l'Algérie s'offre un «génocide intérieur» : 60 000 morts. En quelques semaines, 300 assassinats à Sidi Raïs, 200 autres à Baraki, 30 à Bouangoud près de Chréa et 13 à Draa T'mar près de Médéa (sud d'Alger), 11 enseignantes égorgées devant leurs élèves à Sidi Bel Abès, 110 villageois massacrés à Blida près d'Oran, 43 voyageurs décapités à Zouia près de Tlemcen (extrême ouest); et la liste funèbre continue inlassablement. Hommes, femmes et enfants sont égorgés, mutilés ou brûlés. Ces tueries sèment la panique dans la population. Comment s'arracher de ce bourbier ?

On tue pour avoir raison. On tue pour la pureté de la foi. On tue au nom d'Allah.
Le Groupe islamiste armé, le plus extrémiste des mouvements fondamentalistes algériens, revendique nombre de ces carnages. Il déclare :
Le GIA est avec la bénédiction de Dieu, ce groupe qui tue et massacre et continuera à le faire tant que le nom de la religion ne se sera pas imposé et le nom de Dieu n'aura pas été porté au plus haut. Que chacun sache que ce que nous faisons en tuant, massacrant, brûlant et pillant est proche de Dieu. Nous vous avisons, conformément à notre foi et à nos méthodes, de ceci : pas de dialogue, pas de trêve et pas de réconciliation. (Communiqué du GIA télécopié aux rédactions parisienne et londonienne du journal arabophone international Al Hayat du 26 septembre dernier).

Mais ces assassins croient-ils seulement à Allah ? Adhèrent-ils à ce Dieu que le Coran présente comme étant Le Miséricordieux ? Cela semble peu évident, car les "fidèles" portent la guerre jusque sur le seuil des mosquées, là où Dieu les invite à la prière.

Qu'en disent les 65 000 membres de la Communauté musulmane de Montréal ? Un porte-parole, Rachid Boudjadrane, est excédé par le lien qu'établissent les médias entre islamisme et terrorisme. "Notre religion interdit de tuer même un animal. Les conflits en Algérie ne sont pas religieux, d'autant moins que tout le monde est musulman là-bas."
Bon, ce n'est pas une guerre de religion : c'est vrai! C'est d'abord une guerre de pouvoir : d'accord! Sauf qu'on se sert de la religion pour parvenir à ce pouvoir. Et un pouvoir qui va jusqu'à se substituer è la conscience des gens est pervers en soi. Il n'y a que les "mégalomanes de Dieu" pour vouloir contrôler ainsi l'être humain.

Il n'y a plus rien de sacré.

On tue aussi pour avoir raison. Quand la vie "écrasée" devient monnaie d'échange pour gagner du terrain; quand la vie "martyrisée" devient vitrine sur le monde pour prouver à l'Occident que cette guerre est "sainte"; quand la vie "égorgée" devient lieu de mensonge, de haine, de vengeance pour ses propres agendas cachés (de pouvoir et d'argent); alors là, il n'y a vraiment plus rien de sacré.

Et pourtant, on dit respecter les cinq obligations cultuelles auxquelles tout musulman est soumis: la profession de foi ou chahada : "J'atteste qu'il n'y a de Dieu qu'Allah et que Muhammad est son Envoyé", la prière ou salat que l'on fait à cinq moments de la journée (aube, midi, après-midi, coucher du soleil et soir), le jeûne ou sawm pendant le mois du Ramadan (le neuvième mois lunaire), le pèlerinage ou Hadj que le musulman qui en a les moyens financiers et physiques doit faire une fois dans sa vie à La Mecque, l'aumône légale ou zakat qui est versée à la Communauté des croyants et l'aumône spontanée ou sadaqa faite aux nécessiteux.

Et pourtant, y a-t-il rien de plus sacré que la vie ?

Le pire, c'est qu'on fait le bien et le mal avec une aussi bonne conscience. On est sûr de son bon droit. Comme durant les Croisades, comme durant l'Inquisition, comme durant les guerres moyenâgeuses et modernes (Irlande du Nord) entre catholiques et protestants, comme en Inde, ou partout ailleurs où règnent le fanatisme religieux. Cependant, y a-t-il rien de moins sacré que les "guerres saintes" ? Y a-t-il rien de moins "saint" qu'une guerre ? Qu'y a-t-il à gagner dans une guerre ? Sinon la mort des innocents, des femmes éventrées, des enfants décapités, des hommes égorgés. Il n'y a là que du sang répandu qui fait honte à Dieu, que Celui-ci se nomme Allah, Dieu de Jésus-Christ, ou Yahvé.

Mais ne nous réjouissons pas trop vite, nous, de l'Amérique ou du Canada. Avons-nous encore le sens du sacré... du moins en ce qui concerne la vie ? Pensons, entre autres, à tous ces avortements que nous entérinons si facilement. À l'exemple de l'automobiliste écrasant le canard, nous participons au "massacre" de l'innocent par l'état d'esprit dont nous sommes tous responsables; l'état d'esprit qui consiste à penser que nos "croyances" exigent leur tribut de victimes et que c'est "tant pis" : on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs, dit-on. Ces "croyances" ne peuvent aller sans un certain mépris de la vie, y compris de la nôtre, que l'on sacrifie délibérément à l'argent et à la puissance, à toutes sortes de "dieux personnels" mieux connus sous le noms de "démons". Nous avons tous une main pour mettre ensemble et l'autre pour séparer; un pied pour aller au secours et l'autre pour écraser; et si on a un coeur, eh bien! il est partagé. Réagissons et vivons notre courte vie en créateurs, non en destructeurs. En fils de Dieu et non en rejetons de la bêtise et de l'orgueil.

Sinon, il n'y aura plus jamais rien de sacré.

Ce qu'il nous faudrait pour gagner la guerre du sacré, c'est de désarmer. Comme le fit un certain François d'Assise à Damiette (dans le delta du Nil en Égypte), le 24 juin 1219. En pleine guerre des Croisades, ce va-nu-pieds traversa les lignes ennemies et fut reçu par Al-Mâlik al-Kâmil, neveu du célèbre Saladin. Un dialogue respectueux s'engagea. Parce qu'il était allé chez les musulmans dans un esprit de paix, rejetant les croisades et leurs armées, François fut reçu par le sultan avec le souhait : Assalam aleikum. Il croyait profondément que la religion doit rassembler les êtres humains et non pas les diviser.

On a besoin de ce genre de héros qui veulent construire des ponts entre les humains. Des ponts qui ont pour assise le respect de l'autre dans son altérité, dans sa diversité, dans son unicité.

Il y a, chez les Hindous, un respect de la vie qui est admirable. Toute vie est sacré, de la fourmi à la vache et à l'être humain.
Il y a, chez les Musulmans, un respect de la vie prôné par le Coran.
Il y a, chez les Chrétiens, un respect de la vie proposé par la Bible.
Il y a, chez les Juifs, un respect de la vie proclamé par la Torah.
Il y a, chez les humanistes athées, un respect de la vie inné dans leurs oeuvres altruistes.

Ce respect de la vie est sacré.

Alors, où a-t-on cafouillé ? Où a-t-on bifurqué ? Qui remettra l'humanité sur la bonne route ?

Le Patriarche Athénagoras disait ceci :
La guerre la plus dure, c'est la guerre contre soi-même. J'ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible. Mais je suis désarmé. Je n'ai plus peur de rien, car l'amour chasse la peur. Je suis désarmé de la volonté d'avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses. J'accueille et je partage. Ce qui est bon, vrai, réel, est toujours pour moi le meilleur. C'est pourquoi je n'ai plus peur. Quand on n'a plus rien, on n'a plus peur. Si l'on se désarme, si l'on se dépossède, si l'on s'ouvre au Dieu-Homme qui fait toutes choses nouvelles, alors, Lui, efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible.

Héros de la Vie demandé, s'il-vous-plaît!

Michel Fortin, M.Afr.


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