Africana Plus  

No 66 Juin 2005.4



Sida

Au sud du Sahara
25 millions de séropositifs


25 millions d’Africains au sud du Sahara sont séropositifs. Ouvriers, enseignants, infirmiers, militaires, meurent aujourd’hui par dizaines de milliers. Une situation qui est en train de détruire des sociétés déjà fragiles.

Huit ans, dix tout au plus. Le temps qu’il reste à vivre quand on a contracté le virus du sida et que l’on n’a pas la possibilité de se faire soigner : le destin aujourd’hui de 92% des 25 millions d’Africains au sud du Sahara séropositifs fin 2003 (3,6% de la population noire du continent) sur 38 millions de personnes infectées dans le monde, selon les estimations moyennes des Nations unies. C’est encore en Afrique subsaharienne que la pandémie se propage le plus : 3 millions de nouvelles infections en 2003 sur un total de 4,8 millions, contre 1,1 million en Asie, pourtant cinq fois plus peuplée. Le continent est enfin dans le peloton de queue en matière d’accès aux traitements : 8% des besoins couverts, contre 65% en Amérique latine. C’est en Afrique que le sida tue le plus, et de très loin : pour la seule année 2003, 2,2 millions de morts soit plus de quatre sur cinq décès à la surface du globe imputables au sida.

L’épidémie est en train d’effacer les remarquables progrès de l’espérance de vie enregistrés au cours des trois dernières décennies dans les pays pauvres. Celle-ci régresse désormais dans une trentaine de pays d’Afrique. Dans les sept pays les plus touchés, avec plus de 20% de la population adulte séropositive – Afrique du Sud, Botswana, Lesotho, Namibie, Swaziland, Zambie et Zimbabwe – elle a été ramenée en une dizaine d’années à des niveaux antérieurs à ceux des années 60. Un Sud-Africain né en 2005 vivra en moyenne 45 ans, contre 63 ans s’il est né en 1990. Au Botswana, on est passé de 65 ans à 40 ans. Et de 55 à 35 pour la Zambie, le Zimbabwe et le Swaziland. Dans ces pays d’Afrique australe, la région la plus frappée du continent, la croissance démographique devrait même s’inverser au cours de la prochaine décennie. Si l’impact démographique du sida en Afrique est tel, c’est aussi parce que l’épidémie s’y est « féminisée » plus que partout ailleurs.

En Éthiopie, les femmes forment un peu plus de la moitié des 1,4 millions adultes séropositifs. Sur l’ensemble de l’Afrique, elles représentent 57% des infections chez les adultes et , situation encore plus dramatique, 75% des infections chez les jeunes : autant de femmes touchées, qui donneront naissance à moins d’enfants.

L’Afrique du Sud, première concernée

Pourquoi l’épidémie frappe-t-elle autant le continent noir ? Il n’existe pas de cause unique, que beaucoup ont voulu chercher dans des particularismes culturels et sexuels. Elle se propage en réalité à la faveur d’une multiplicité de facteurs à l’œuvre sur tous les continents, au Nord comme au Sud, mais dont l’ampleur et les combinaisons particulières peuvent former dans telle ou telle région un cocktail mortel.

« En Afrique du Sud, le pays qui compte le plus de séropositifs au monde (5,3 millions, soit un peu plus qu’en Inde, vingt-cinq fois plus peuplée), trois éléments sont particulièrement importants pour rendre compte de la progression inédite de la maladie, explique Didier Fassin, médecin et anthropologue : la situation socio-économique, la violence et les migrations. » L’extrême pauvreté facilite par exemple ce que les chercheurs appellent le « survival sex » : une forme instituée de rapports entre homme et femmes, où la relation économique de dépendance repose sur une marchandisation du corps. Autre facteur, la violence sexuelle. Ce n’est pas une spécificité sud-africaine, mais avec plus d’un viol enregistré chaque minute par les forces de police, elle a atteint des proportions inouïes en relation avec l’histoire de la violence dans ce pays depuis plus d’un siècle. Les migrations jouent également à plein. « Elles se sont considérablement amplifiées depuis la fin de l’apartheid avec la disparition des « pass » qui n’autorisaient les déplacements en dehors des townships et des homelands qu’à condition de disposer d’un permis de travail » poursuit Didier Fassin. Les hommes rejoignent les villes ou les mines en laissant femmes et enfants aux villages pour de longues périodes. Et sur leur lieu de travail, ils forment un deuxième, voire un troisième foyer avant de revenir contaminer leurs épouses. Très importantes en Afrique australe – en raison notamment de l’importance du secteur minier – ces migrations sont un phénomène général, lié à la paupérisation du monde rural dans tous les pays en développement. La faiblesse de l’accès à l’éducation, en particulier pour les femmes, favorise la propagation de l’épidémie. L’éducation est pourtant le seul moyen pour les femmes de renforcer leur pourvoir au sein des familles et de la société, en particulier leur pouvoir économique, et donc leurs marges de négociation avec leurs maris en ce qui concerne la sexualité.

La maladie aggrave la pauvreté

Le sida prolifère sur le terrain de la pauvreté, qu’il ne cesse d’amplifier en retour. Dans les foyers touchés, l’incapacité de travailler d’une ou plusieurs personnes entraîne une perte de revenus et une réduction de l’épargne alors que les dépenses liées à la prise en charge des malades ou aux funérailles augmentent : un poids de plus pour les femmes, dont le travail domestique s’alourdit au détriment des activités productives, et ce d’autant plus que c’est sur elles que repose essentiellement l’accueil des orphelins du sida, dont le nombre en Afrique, estimé à 12 millions (sur 15 millions dans le monde), dépassera les 20 millions dans cinq ans. Pour compenser les pertes de ressources, les familles sont contraintes de recourir davantage à la contribution économique des enfants et les fillettes sont les premières à abandonner l’école.

En Zambie, la consommation moyenne de calories est passée en vingt ans de 2273 à 1934 calories par jour, selon la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (Cnuced), une chute en grande partie imputable au sida. Une sous-nutrition qui rapproche le moment où les personnes séropositives, affaiblies, basculent dans la maladie. Longtemps, l’impact macroéconomique de ces drames a été jugé relativement faible. Car le sida frappe surtout les ménages pauvres, dont la contribution au PIB est proportionnellement moins élevée. Ces ménages sont en outre majoritairement employés dans le secteur informel, que les statistiques ne prennent pas en compte. De plus, l’idée que les  pays en développement disposaient de réservoirs de main-d’œuvre presque inépuisables a longtemps dominé. Une telle analyse, qui néglige le coût de formation du capital humain y compris dans l’agriculture et l’économie informelle urbaine, est démentie par les observations dans les pays les plus touchés. Une étude publiée l’an dernier par la FAO (Food and Agriculture Organization) portant sur douze pays africains indique une diminution de 2,3% (Mozambique) à 12,8% (Ouganda) du nombre des actifs agricoles en 2000 par rapport à 1985. En 2020, sans accès généralisé aux antirétroviraux, ces pertes nettes s’étaleront entre 10,7% (Cameroun) et 26% (Namibie). Avec à la clé la baisse de la production et une insécurité alimentaire accrue.

Dans le secteur industriel, les employeurs voient leurs résultats baisser avec la mort de salariés formés et les absences de plus en plus fréquentes du personnel, pour cause de maladie ou de funérailles. La Banque mondiale évaluait à 14% en 2005 les pertes de chiffre d’affaires pour six grandes entreprises kényanes, contre 6% en 1994.

Éducation, santé : secteurs ravagés

En frappant à 95% la population en âge de travailler (les 15-49 ans), le sida ne se contente pas de casser la croissance économique (une perte d’un point de croissance par an en Afrique subsaharienne durant les années 90). Il fragilise les États dont les ressources baissent avec l’appauvrissement général de la population et dont les administrations, elles-mêmes décimées par l’épidémie, sont de moins en moins capables de remplir leur mission. En particulier dans deux secteurs vitaux pour le développement économique et social, l’éducation et la santé. En Afrique du Sud, 200 000 enseignants en poste en 1999, soit 9,4% des effectifs auront disparu en 2010. Un personnel coûteux à former et que les États n’ont pas les moyens de remplacer. Au Malawi, 58% des postes au sein de l’éducation nationale sont désormais vacants. À raison de 100 morts chaque mois en Tanzanie, il manquera l’an prochain dans ce pays 45 000 instituteurs. Au Swaziland, le coût projeté de leur remplacement en 2015 est évalué à 253 millions de dollars, plus que le budget actuel de l’État. Outre la déscolarisation des enfants dont la famille est touchée, ceux qui continuent de fréquenter l’école se retrouvent dans des classes surchargées, et la qualité de l’enseignement baisse inexorablement.

De leur côté, les systèmes de santé font face à une demande qui explose. En Côte d’Ivoire comme au Zimbabwe, plus de la moitié des lits d’hôpitaux sont occupés par des sidéens. La maladie absorbe les deux tiers du budget de la santé au Rwanda, un quart au Zimbabwe. Et, à la limitation des ressources s’ajoute la perte du personnel soignant. Les taux de décès chez les infirmières zambiennes a été multiplié par quatre entre 1986 et 1991 et atteint 3% des effectifs chaque année. Le Botswana a perdu 17% de son personnel médical depuis 1999. Dans tous les secteurs, ces morts entraînent une perte de la mémoire institutionnelle, une rupture de la chaîne des savoirs accumulés au cours de leur vie professionnelle dont ne peut rendre compte cette noire comptabilisation des décès ou des coûts de formation du nouveau personnel, et qui ajoute aux facteurs de déstabilisation des États les plus touchés. Ces derniers pourraient même être atteints dans leurs fonctions dirigeantes : la sécurité intérieure et internationale. Les taux d’infections dans les forces armées de nombreux pays africains atteignent des proportions hallucinantes : de l’ordre de 50% en Angola, en RD Congo, au Swaziland, voire davantage au Zimbabwe et en Zambie. Les guerres civiles qui ont ravagé le continent, au Liberia, au Congo, aujourd’hui au Darfour, sont de puissants facteurs de propagation de l’épidémie, au sein des armées et des populations civiles. La pratique systématique des viols, y compris avec l’intention de contaminer sciemment les victimes, est une stratégie de terreur et de destruction éprouvée. Comme le fait observer le politologue américain Robert Ostergard, les taux de contamination des armées dans les pays démocratiques rendent aussi ces dernières moins à même d’assumer les missions de sécurité et de paix qu’elles se voient confier sur le continent sous l’égide de la communauté internationale.

Le sida et la pauvreté s’entretiennent mutuellement. Politisé à l’excès, ce constat banal peut conduire à minimiser, voire à nier la nécessité de politiques musclées d’accès aux antirétroviraux. Ce fut jusqu’en 2003, la position inacceptable et lourde de conséquences du président sud-africain Thabo Mbeki, à l’origine du plus grand scandale de l’histoire du sida. Minimiser le poids des injustices sociales dans l’analyse du fléau, et donc ne pas en tirer les conclusions politiques, est tout aussi injustifiable que la position inverse.

 

Michel Fortin, M.Afr.

 

N.B. :Texte tiré d’un article d’Antoine De Ravignan dans le magazine Alternatives Internationales


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